LIVRE XV. — CORRESPONDANCE
à me reprocher; car, certes, les causes de la perte de Rodrigo me sont tout à fait étrangères. Si les circonstances eussent mis plus tôt cette frontière sous mes ordres, je crois pouvoir le dire avec fondement, Rodrigo serait encore à nous.
« Votre Altesse me dit que, si l’armée était réunie à Salamanque, les Anglais seraient fous de se porter en Estramadure, en me laissant derrière eux et maître d’aller à Lisbonne; mais cette combinaison, ils l’ont faite au mois de mai dernier, quoique toute l’armée fut à peu de distance deSalamanque, quoique l’armée du Nord fût double de ce qu’elle est aujourd’hui, quoique la saison, plus avancée, pût permettre de faire vivre les chevaux, et que nous fussions maîtres de Rodrigo. Ils n’ont pas cru possible alors que nous entreprissions cette opération, et ils ont eu raison. L’imagineraient-ils aujourd’hui, que toutes les circonstances que je viens d’énoncer sont contraires, et qu’ils connaissent la grande quantité de troupes qui est rentrée en France.
« L’ennemi avait si bien le projet de faire depuis longtemps le siège de Badajoz, que, depuis près de quatre mois, il a établi de grands magasins à Campo-Maior, et j’en ai rendu compte à Votre Altesse. 11 n’a cessé de les augmenter depuis. Il était tellement résolu à faire un détachement après là prise de Rodrigo, que, quoiqu’il sût très-bien que j'étais en pleine marche avec l’armée pour me ren-
dre sur la 'Formés, et de là sur l’Aguada, il a fait partir deux divisions le surlendemain de l'occupation de Rodrigo.
« I/armée de Portugal, dans l'état actuel des choses, n’ayant pas même un ennemi devant elle, ne pourrait pas dépasser la Coa, et les forces que lord Wellington y a laissées sont plus que suffisantes pour mettre à l’abri de tous événements les villages les plus avancés du Portugal. En conséquence, aucun mouvement de ce côté ne remplirait l’objet de sauver Badajoz. Il n’y a que des dispositions qui donnent une action immédiate sur cette place qui puissent en imposer à l’ennemi et faire espérer d’atteindre le but proposé.
« L’Empereur, à ce qu’il me parait, cbmpte pour rien les difficultés de vivre. Ces difficultés font tout; et, si elles eussent cessé par la formation de magasins, tout ce que pourrait ordonner l’Empereur serait exécuté avec ponctualité et facilité. Mais nous sommes loin de là, et je n’ai rien à me reprocher à cet égard. Je ne commandais pas ici il y a trois mois. J’ai voulu faire des magasins dans la vallée du Tage, et, à cet effet, j’ai demandé un territoire étendu, fertile et à portée, avec des moyens de transport. Le territoire m’a été refusé , et les moyens de transport, accordés et longtemps attendus, ont reçu, à ce qu’il parait, une autre destination.