LIVRE XV. — 181 1 - 18 1 î
lièrent le caractère espagnol. Cet esprit d’aventures, qui lui était propre, fit place à une disposition à la crainte, à la gravité, à la tristesse et à l’habitude du silence qu’il n’a jamais perdue depuis. Les mauvais règnes qui suivirent, en faisant disparaître toute espèce d’ordre dans l’administration, engendrèrent partout la misère et l’anarchie. Enfin cette puissante monarchie cessa de jouer un rôle en Europe.
La maison de Bourbon, appelée, par le testament de Charles II et les droits qu’elle tenait de son sang, à recueillir cet héritage, finit par l’obtenir presque tout entier. Un sait quels sacrifices la longue guerre qu’il occasionna imposa à la France; mais l’Espagne, traversée, tour à tour et dans tous les sens, par les armées belligérantes, ravagée et appauvrie, devint le théâtre de dévastations dont les traces existent encore aujourd’hui.
Philippe V, paisiblement établi sur son trône, fit disparaître les dernières traces de liberté dans la Péninsule, et l’Ara gon, qui, jusqu’alors, avait triomphé des efforts des princes autrichiens, perdit ses franchises. A l’enthousiasme religieux qui, pendant plusieurs siècles, avait été l âme de l’inquisition, fut substitué un esprit étroit et méticuleux qui isolait l’Espagne du reste de l’Europe et empêchait les lumières et l'esprit d’amélioration d’y pénétrer. Enfin la faiblesse des princes qui sesuccédè-
renl sur le trône amena par degrés un empire riche et puissant à un état inconnu de misère et de faiblesse. Un seul règne, celui de Charles 111, suspendit momentanément les maux qui pesaient sur l’Espagne, et sembla devoir rendre la vie à ce pays. De sages ministres rétablirent l’ordre dans l’administration et tirent exécuter des travaux utiles; mais leur action fut passagère. Le faible Charles IV déposa son pouvoir entre les mains d'un favori ignorant et corrompu, Emmanuel Godoy, et cet événement mit le comble aux maux qui, depuis deux cents ans, avaient accablé l’Espagne.
Godoy, simple garde du corps, fut choisi par la reine pour l’un de ses amants. La passion qu’il lui inspira le porta rapidement aux premiers emplois, et, en cinq ans, il avait parcouru tous les degrés qui mènent aux premières dignités de l’ordre social. 11 acquit sur l'esprit de Charles IV un ascendant encore supérieur à celui qu’il exerçait sur celui de la reine. Ainsi, amant de Marie-Louise, favori du roi, il fut le dépositaire du pouvoir le plus absolu. Aucune disposition salutaire ne marqua son administration, et la puissance de l’Espagne retomba promptement au-dessous du point d’où Charles 111 l’avait tirée.
La guerre éclata en 1795 entre la France et l’Espagne. Charles IV, après avoir employé tous les moyens d’influence en son pouvoir pour sauver la