LIVRE XV. — 1 8 1 1 - 1 s
ainsi j'avais peu de confiance dans sa loyauté. Junol, avec lequel j’ai toujours été très-lié depuis ma première jeunesse, et qui avait un véritable et profond attachement pour moi, m’avait dit, au moment où nous nous séparions en Castille : « Tu vas avoir de fréquents rapports avec Soult. Vos points de contact seront multipliés. Défie-toi de lui; agis avec prudence; prends tes précautions; car, je t’en donne l’assurance, s'il peut, à quelque prix que ce soit, appeler sur toi de grands malheurs, il n’y manquera pas! C’est parce que j’ai eu l’occasion de le bien connaître que je l’en avertis. »
Nous étions à Badajoz depuis quatre jours lorsque Soult vint un matin chez moi. 11 m’annonça qu’il venait de recevoir des lettres d’Andalousie qui lui donnaient de vives inquiétudes; des partisans, sortis des montagnes de Ronda, avaient menacé Séville; il allait partir pour y retourner, et ne pouvait se dispenser d'emmener ses troupes, comptant sur moi pour veiller sur Badajoz et pourvoir aux besoins de cette place. Cette nouvelle inopinée, que. rien n’avait fait pressentir, cette crainte de guérillas si ridicule, le ton dont ce récit me fut fait, tout me frappa, et à l’instant même l’avis de Junol revint à mon esprit, et je me dis : « Voilà un homme qui, pour prix du service que je lui ai rendu, veut me mettre dans la position la plus critique, me réduire à me faire battre par l’armée anglaise, et à
MEMOIRES DU DliC DE HAGUSE.
voir tomber Badàjoz sous mes yeux. » Je lui répondis :
« Monsieur le maréchal, je partage vos sollicitudes pour l’Andalousie; mais les événements qui vous y appellent me paraissent moins pressants que ce qui se passe devant nous. Allez, si vous le croyez utile, à Séville; mais laissez vos troupes ici. Vous le savez, l’armée anglaise tout entière se rassemble, et l’armée que je commande n’a pas une force suffisante pour la combattre seule. La réunion de nos moyens est indispensable. Il faut que le cinquième corps et la cavalerie de l’armée du Midi soient réunis à l’armée de Portugal pour établir la balance. Laissez donc à mes ordres ces deux corps, et je resterai avec l’armée de Portugal sur la Guadiana jusqu’au moment où Badajoz sera réparé, approvisionné et complètement en état de se défendre; mais, si vous emmenez ces troupes, et je vais envoyer des officiers résider dans leurs cantonnements pour être informé de ce qui se passera, si elles partent, à l’instant même je repasse le Tage : comptez sur la vérité de ma déclaration et sur ma résolution invariable. »
Le calcul odieux de Soult fut ainsi déjoué. Par arrangement, il emmena seulement une brigade de cavalerie légère.
Je remplis les engagements que j’avais pris; j<* pourvus avec le plus grand soin aux besoins de Ba-