LIVRE XV
constamment. Un détachement formé, ainsi que je viens de le dire, ou bien un régiment de marche, composé de soldats appartenant au corps de l’armée de Portugal, et destiné à la rejoindre, arrivait dans le nord de l’Espagne. Le général qui y commandait, sous le prétexte de besoins urgents, retenait le régiment. Puis, parce que ce régiment ne devait pas lui rester, et se trouvait accidentellement et passagèrement sous ses ordres, il l’accablait de détachements) de services et de corvées.
Ce corps, composé d’hommes pris au dépôt, commandé par des officiers fatigués et de peu de choix, sous les ordres d’un chef provisoire qui n’avait ni la capacité ni l'autorité d’un véritable chef, était bientôt désorganisé. Les régiments provisoires, n’ayant point d’administration, point de masses, point de secours, tombaient promptement dans un délabrement et une misère à faire horreur. On obligeait les soldats à marcher sans souliers, pieds nus. Les malheureux, bientôt blessés, entraient à l’hôpital pour y végéter et y mourir. Les secours envoyés aux armées de Portugal et du Midi se fondaient ainsi, et les soldats périssaient sans utilité et par milliers; résultat infaillible de la division des commandements en Espagne, de l’anarchie qui régnait partout et des incroyables aberrations dans lesquelles l’Empereur était tombé.
L’étal de pénurie dans lequel nous étions décida cependant l’Empereur à ajoutera l’arrondissement de l’armée de Portugal la province de Tolède. Cette province, fertile et riche, avait été ménagée. 11 s’v trouvait de grands magasins de blé provenant des dîmes. Dans la circonstance, et eu égard à la position de l’armée de Portugal, à la mission qu’elle avait à remplir, ces magasins étaient d’un prix inestimable; mais Joseph, bien plus occupé de ses intérêts et de ses jouissances du moment que du grand résultat qui devait être le prix de nos efforts, Joseph, dont la sécurité à Madrid dépendait du succès de nos opérations, refusa d'abord de me remettre cette province. Pendant plus de trois mois, une lutte continuelle et une espèce de guerre exista à cette occasion entre lui et moi. Enfin, forcé de céder par Napoléon, il fit vider et vendre les magasins, comme si, par un traité, il eût dû remettre cette province aux Anglais.
Joseph avait, il est vrai, d’étranges illusions; car il prétendait que nous seuls l’empêchions de régner en Espagne, et que, sans nous, les Espagnols lui obéiraient avec plaisir. Je voulus envoyer les ouvriers de l’armée à Madrid, seule ville à portée offrant quelques ressources pour leurs travaux; mais il leur fut refusé d’y travailler, et on les renvoya. Telles étaient nos divisions en Espagne. La grande étendue du pays nécessaire à l’année pour