LIVRE XV. — i8ii
frère, en critiquant sa politique, ses contradictions, l’anarchie qu’il laissait régner dans les armées françaises en Espagne. 11 avait raison; mais il était curieux de l’entendre ajouter, lui qui ne pouvait dormir tranquille qu’à l'ombre des drapeaux français : « Sans l’armée, sans mon frère, je serais paisiblement roi d’Espagne et reconnu de toute cette immense monarchie. » Il est donc dans la nature de l’homme de ne pouvoir supporter la prospérité et la puissance, puisque des personnes sorties des simples rangs de la société avaient perdu si vite le souvenir de leur point de départ: et n’est-il pas juste d’avoir alors quelque indulgence pour ceux que la flatterie et les illusions ont entourés dès leur berceau !
Au surplus, Joseph me traitait personnellement très-bien; il avait un fond d'amitié pour moi; ses mœurs étaient éminemment douces, et je trouvai du plaisir à passer quelques moments avec lui. C’est la seule fois «pie j’aie vu Madrid. Cette ville, située au milieu d'un désert, que rien n’annonce, et qu’on dirait tombée du ciel, n’est point une capitale, mais une simple résidence. Une capitale est l’ouvrage du temps, le résultat des besoins du pa\s, et Madrid leur est tout à fait étranger. Madrid pourrait cesser d’exister, et l’Espagne ne serait ni plus ni moins ce qu’elle est. Après avoir passé cinq jours à Madrid et vu le peu de choses curieuses que
cette ville renferme, je revins à Talavera retrouver les ennuis et les soucis toujours renaissants que les besoins et la misère de l’armée ne cessaient de me donner.
Napoléon avait ordonné à Junot, à l’époque où il prit possession du Portugal, d’envoyer en France toute la partie disponible de l’armée portugaise. Ces troupes, formant une division sous lesordres du marquis d’Alorna, le seul général un peu distingué qu’eût le Portugal, avaient combattu en Allemagneen 1 809, et nous avions eu des Portugais dans nos rangs à Wagram. Quand Masséna prit le commandement, on lui donna un certain nombre de ces officiers et le marquis d’Alorna lui-mème, pour lui fournir des renseignements et exercer de l’inilucnce dans le pays. Le général Pamplona, qui a depuis joué un rôle en Portugal et a été ministre de la guerre, le marquis de Ponte-Lima, le marquis de Valence, allié à la famille royale, étaient de ce nombre. Ces officiers se trouvaient ainsi les auxiliaires d’étrangers qui dévastaient leur patrie et les témoins de ses désastres; triste situation, sans doute, la pire et la plus cruelle au monde ! Quand je remplaçai Masséna, le marquis d’Alorna me demanda à rentrer en France, et je l’y autorisai. Les autres restèrent attachés à mon état-major. Je les •comblai de soins et d’égards.
Les marquis de Valence cl de Ponte-Lima fai-