‹ Mémoires du Duc de Raguse imprimés sur le manuscrit original de l'auteur (volume 3)Chapitre 130 sur 267 · LIVRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XII

tait (l’une (‘poque antérieure. Celui-ci avait plus d’une fois trempé dans des intrigues plus ou moins coupables envers lui. Sa grande mobilité le faisait fréquemment changer de langage; on l’accusait de fausseté, et je l’ai souvent défendu auprès de l’Empereur de ce tort apparent, en l’attribuant au dérèglement de son imagination. Les événements de Wagram avaient éveillé l’antipathie de Napoléon. Peu de temps après l’époque à laquelle je suis arrivé dans mes récits, la fortune appela Bernadette à devenir l’héritier de la couronne de Suède. A cette occasion, l’Empereur lui exprima l’opinion qu’il avait de lui d’une manière si plaisante, que je ne puis me refuser à consigner ici cette anecdote. Bernadotte, avec ses manières agréables, son ton de Gascon, avait été en rapport avec beaucoup d’officiers suédois prisonniers, à l’époque où il commanflait à Hambourg. Ces officiers avaient conservé de lui le souvenir le plus favorable. Quand, plus tard, les Suédois cherchèrent un successeur au trône, ils pensèrent à lui. Par là, leur but de se soustraire à l’influence de la Russie était atteint; ensuite, comme maréchal français, ils supposèrent celte démarche agréable à l’Empereur. Enfin, Bernadette étant placé dans une sorte d’opposition, on crut, avec raison, qu’il ne serait pas l’esclave de son ancien maître. Tel fut le secret de sa nomination.

L'Empereur n’en avait pas eu le moindre avis.

BernadoUe ne s’en doutait pas davantage. Bien plus, Bernadotte, alors très-mal avec Napoléon et soupçonné de nouvelles intrigues, était l’objet d’une sorte de surveillance de la police; aussi se conduisait-il avec circonspection. Au milieu de ses préoccupations, un étranger demande à lui parler. Cet individu, qu’il ne connaît pas, lui annonce que les États de Suède l’appellent à succéder au roi Charles XIII. Il ne comprend rien à ce discours, croit à' une mystification, et se fâche. L’autre, fort étonné, se justifie par les papiers dont il est porteur. Bernadette court à Saint-Cloud, où était l’Empereur, le fait sortir du conseil, et lui communique ce qu’il vient de recevoir. L’Empereur n’en revient pas, refuse d’y croire, et à deux reprises lui dit que c’est une plaisanterie. « Cependant, lui répond Bernadotte, les lettres sont authentiques. — Cela est vrai, réplique Napoléon; cela parait certain; je ne puis mettre obstacle au succès de leur demande: il est trop honorable pour la France et pour moi de voir les peuples venir choisir leurs souverains parmi mes généraux. Ainsi acceptez; mais tout ce que je puis vous dire, c’est qu’ils font un mauvais choix. »

Napoléon voulut cependant alors établir dans le public l’opinion qu’il avait contribué à l’élévation de Bernadotte. Mais je l’ai entendu moi-mème souvent exprimer son indignation et son mépris de la

Page 1