‹ Mémoires du Duc de Raguse imprimés sur le manuscrit original de l'auteur (volume 3)Chapitre 15 sur 267 · LIVRE X · texte numérisé non relu

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de manière que, quoique assiégées, ces places pouvaient être ravitaillées, et leurs garnisons conservaient loujoui’s la liberté de sortir quand la défense ne pouvait plus se prolonger. Iæs transports à exécuter le long du littoral se faisaient au moyen de la mer, que personne ne pouvait leur disputer. Une route longitudinale leur était donc inutile: ils l’aiiraient eue qu’ils ne s’en seraient pas servis. Voilà la position des Vénitiens; elle était l’inverse delà nôtre, f.a mer ne nous appartenait pas; il ne nous fallait donc que peu de places maritimes, mais de trèsfortes et exigeant un grand siège, et placées de manière à servir, au besoin, d’appui et de refuge à notre marine; les autres villes devaient être ouvertes et démantelées. Nous ne pouvions pas faire nos transports par mer; il nous fallait donc des chemins. Nous avions à redouter une armée de débarquement et des révoltes; il nous fallait donc pouvoir nous mouvoir par l’intérieur avec des troupes nombreuses, réunies, pourvues de matériel et munies de canons.

Ces réflexions me frappèrent aussitôt après mon arrivée en Dalmatie; mais je n’entrevoyais pas alors la possibilité de remédier à cet état de choses. Le repos laissé par l’ennemi, la disparition de l’amiral Siniavin et sa station dans le Levant, la douceur du climat dont on jouit, môme au milieu de l’hiver, sur le littoral, l’utilité d’entretenir l’activité

des troupes, et la répugnance que j’ai toujours eue à les fatiguer de manœuvres quand elles sont instruites, tous ces motifs me donnèrent la pensée d’entreprendre ces travaux, sauf à les quitter si la guerre nous faisait prendre les armes, ou à augmenter leur développement si notre repos se prolongeait. J’eus recours à ces idées de gloire et d’avenir auxquelles j’avais trouvé mes soldats si sensibles dans mes travaux du camp de Zeist; je parlai de l’utilité dont seraient pour le pays de semblables travaux, de la reconnaissance publique qui en serait le prix. Je leur rappelai l’exemple des armées romaines, habituées à employer ainsi leurs loisirs. J’étais aimé de mes troupes, et un mot de moi, un désir, étaient des lois pour elles. La manifestation de semblables sentiments allait droit au noble cœur de ces braves soldats, et ils manifestèrent l’empressement le plus vif à commencer ces travaux.

Je ne voulais pas qu’il en résultât pour l’armée d’autres inconvénients qu’un peu de fatigue. Ên conséquence, le sort des soldats fut amélioré sous le rapport de la nourriture pendant la durée des travaux. Je répartis les ateliers à portée du cantonnement de chaque régiment, afin d’éviter des bivacs ou des déplacements pénibles. Chaque portion de route reçut le nom du régiment qui l’avait faite, et ce nom, ainsi que ceux du colonel et des officiers supérieurs, furent gravés sur le rocher. Ces idées

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de gloire, d’avenir et de postérité sont si" utiles à développer dans les troupes! Les portions de route éloignées, qu’il fallait faire pour joindre celles qui s’exécutaient à portée des cantonnements, furent construites par les habitants sous la conduite d’officiers et de soldats désignés à cet effet. Je parlerai en particulier de ces travaux faits par les Dalmates. Avant dfc rendre compte de la direction de ces routes et des obstacles qu’elles présentaient, il est nécessaire de faire la description du pays.

La grande chaîne des Alpes, qui forme le réservoir de l’Europe, et dont le point culminant est en Suisse et en Tyrol, se divise et s’étend en plusieurs branches suivant différentes directions. L’une d’elles, marchant de l’ouest à l’est, sert de limite au nord de l’Italie et forme les Alpes Noriques. Arrivée en Carinthie, elle tourne subitement au sud ou sud-sud-est, et forme les Alpes Juliennes. C’est la chaîne que l’on traverse pour aller d’Italie en Carniole. Cette chaîne continue dans la même direction jusqu’en Grèce. Elle sépare constamment les eaux de l’Adriatique des eaux du Danube et de la mer Noire. Elle arrive en Albanie, près de Pristina. Là une autre chaîne se détache et court à l’est. Celle-ci forme la chaîne du mont Ilémus et du Balkan, et se prolonge, par ses rameaux, jusqu’à la mer et au Bosphore de Thrace. Avant le dernier cataclysme qui ouvrit aux eaux ce passage, elle se rat-

tachait par là à la chaîne des montagnes de l’Asie Mineure, au Caucase et au Thibet. Toutes les chaînes secondaires, qui, de la grande chaîne, se détachent et courent vers l’ouest ou le sud-ouest, sont ses contre-forts, et forment les montagnes de la Dalmatie et de l’Albanie.

Les sources des rivières de Dalmatie déterminent les points par lesquels passent les sommets de la grande chaîne. On sait que cette chaîne est d’abord à peu de distance de la Dalmatie, et qu’elle s’en éloigne en se prolongeant. Ainsi la Dalmatie se compose du même nombre de bassins et d’autant de chaînes de montagnes secondaires qu’il y a de rivières qui la coupent, et qui portent leurs eaux dans l’Adriatique, et ces chaînes, pour la plupart, se relèvent en approchant de la mer et se terminent par de très-hautes montagnes.

La première rivière est la Zermagna. Elle sert de délimitation entre la Dalmatie et la Croatie. Elle prend sa source très-près de la frontière. Sur sa rive droite sont les hautes montagnes de la Croatie; sur la rive gauche et jusqu’à la Kerka, le pays est légèrement ondulé.

La seconde est la Kerka. Cette rivière prend sa source à peu de distance de la Zermagna, passe au pied de la forteresse de Knin, vient à Scardonna et se jette dans le golfe de Sebenico. Cette rivière a peu d’eau pendant une partie de l’année; mais elle

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