LIVRE X. — 1800-1807. i
tant de la frontière turque, et passant par Signe et Glissa, aboutissait au littoral à Spalatro. C’est dans ce bassin magnifique, l’un des plus beaux lieux de la terre, qu’une très-grande ville, Salona, l’une des plus belles de l’empire romain, était bâtie; c’est là qu’un empereur philosophe, dégoûté des grandeurs et de la puissance, avait choisi le lieu de sa retraite.
Pendant ces travaux, les troupes de la garnison de Raguse construisaient, de leur côté, une route de Raguse à Stagno, et partout l’émulation était égale.
Au nombre des rivières de la Dalmatie, on en compte encore deux dont j’ai omis de parler, parce qu’elles ne jouent aucun rôle dans la configuration du pays. La rivière de Salona sort toute formée du milieu d’un rocher ; son cours est seulement d’une demi-lieue; mais elle roule beaucoup d’eau et se jette dans le golfe de Spalatro. Cette rivière produisait les truites célèbres que Dioclétien, dit-on, préférait à l’empire; elles sont encore délicieuses, mais je doute qu’aujourd'hui on tes achetât à ce prix. La rivière d’Ombla, près Raguse, es't une rivière souterraine qui se jette dans la mer en sortant des rochers. Ou a des motifs de croire que c’est l’embouchure de la rivière de Trébigne qui disparaît dans les montagnes. En général, tous ces pays calcaires sont remplis de ces phénomènes; les eaux, s’y frayant
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pass.ige an niiliou des rochers, disparaissent et reparaissent, sans qu’on puisse suivre leur cours avec certitude.
Quelquefois ces phénoiuènes s’accompagnent de circonstances fort singulières. La chaîne de montagnes placée entre la Cettina et la Narenta est fort élevée et se termine par le Biocovo, montagne de sept à huit cents toises de hauteur, dont le pied occidental est baigné par la mer; à l’est, elle est liée à une suite de hauteurs, dont les dispositions forment un bassin immense et sans issue. Il y a un lac; au fond de ce lac sont des gouffres par lesquels les eaux arrivent pendant la saison des pluies et viennent se joindre à celles que les pentes des montagnes amènent journellement. Chaque année ce lac se vide aux trois quarts, et l’on cultive immédiatement le terrain découvert. Mais, chose extraordinaire ! quelquefois le lac se vide entièrement, et ce n’est jamais qu’après un automne et un hiver extrêmement pluvieux.
Voici mon explication ; les gouffres, n’étant pas placés dans la partie la plus basse du lac, sont insuffisants pour enlever toute l’eau qu’il contient ; d’ailleurs ils ne peuvent jamais donner i$sue qu’à la même quantité d’eau, à peu près, qu’ils ont amenée, et il reste toujours en surplus celles qu’amènent les pluies et les pentes des montagnes environnantes, sauf l’évaporation. Quand l’année a été
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très-pluvieuse, les eaux du lac s’élèvent davantage. Alors, si l’on suppose que, dans le Biocovo, il existe unsyphon communiquant avec la mer, et que, dans ces années d’exception, le niveau du lac dépasse le niveau du coude du syphon, celui-ci est aussitôt remldi, il fonctionne, et, sa courte branche aboutissant au point le plus bas du lac, celui-ci est misa sec. Cette explication satisfait l’esprit sur le phénomène, et semble ne laisser rien à désirer. Autre singularité : le lac souterrain, recevant les eaux, conserve aussi les poissons, et les pêcheurs placent leurs filets aux roraginrs ou gouffres, à l’arrivée de l’eau comme à son départ.
Je reviens à la construction des routes. La partie <|uc j’ai décrite fut faite comme par encbantemeiit. Ces travaux me donnèrent beaucoup de popularité. Les peuples aiment à voir l’action de la puissance, quand elle est salutaire ou glorieuse ; ils aiment à voir leurs chefs parler à l’imagination par leurs actions. Les Dalmates disaient et répétaient , dans leur langage rempli d’images : « Les Autrichiens, |>endant huit ans, ont fait et discuté des plans de routes sans les exécuter; Marmont est monté à cheval pour les faire faire, et quand il en est descendu elles étaient terminées. » Je me rendis à Raguse, pour faire l’inspection des travaux ordonnés, et je fus content de l’état dans lequel je trouvai toute diose.
4i> MÉM0IRK8 DU DUC DE RAUUSE.
Le 20 avril, d’après l’ordre de l’Empereur, et à la demande du général Sébastiani, je préparai l’envoi à Constantinople de cinq cents canonniers et sapeurs. Des firmans du Grand Seigneur me parvinrent pour autoriser leur entrée en Bosnie. Je ne perdis pas un moment pour l’exécution de cette importante mesure; mais, au moment de mettre la troupe en marche, les firmans ne se trouvèrent pas en règle; ils ne portaient que le nombre de trois cents hommes. Ensuite le pacha, par une sollicitude dont je ne pus admettre la nécessité, voulait que les canonniers marchassent par détachement de douze à quinze. 11 en résulta une discussion qui lit perdre beaucoup de temps.
Enfin, le 6 juin, le détachement entra en Bosnie, pourvu de tout ce dont il pouvait avoir besoin, ayant l’argent nécessaire à sa dépense pendant toute sa route, et sous le commandement du souschef de mon état-major, le colonel Delort. Le pacha de Bosnie le reçut avec beaucoup d’égards et de soins; mais, après avoir dépassé Traunich, la nouvelle de la catastrophe de Sélim étant parvenue, et le commandant du détachement ayant reçu une lettre de Sébastiani qui lui prescrivait de rentrer en Dalmatie, il revint sur ses pas. On ne savait pas (|uel système politique suivrait Mustapha, successeur de Sélim. Les institutions nouvelles, et conformes aux usages des peuples civilisés, étaient l’objet