LIVRE XIII. — 1809-1810. 3û!i
Lors de mon séjour à Fontainebleau, l’Empereur avait de fréquents débats avec son oncle, le cardinal Fescb. Pendant l’été qui venait de s’écouler, Napoléon s’était porté au.v dernière actes de violence contre le saint-père, ce pontife vénérable qui l’avait sacré, et dont le concours, en cette solennelle circonstance, avait servi si puissamment à sa grandeur aux yeux des peuples. Au milieu de la nuit du 5 au 6 juillet, le pape avait été fait prisonnier. Aux heures mêmes de cette luéinorable bataille de Wagram, au moment où Napoléon, ce puissant monarque, déployait les forces immenses qu’il avait rassemblées, ses agents faisaient, par ses ordres, la guerre à un vieillard, retranché dans son palais, à un vieux prêtre, dont toute la force, tous les moyens de résistance, étaient placés dans ses droits et dans l’opinion des peuplcsi Grand contraste ! mais grave sujet de réflexions. Cinq ans ne s’étaient pas écoulés, et le glorieux souverain, que la raison et la justice ne gouvernaient plus, éUiit tombé, tandis que le vieux prêtre était remonté sur son trône.
Fesch, devenu cardinal, avait repris avec ardeur les sentiments propres aux gens d’Église : il fut, dans tous ces temps, un des plus zélés défenseuis des droits du pape, et il l’a témoigné par une résistance constante, énergique et honorable pour son caractère. 11 savait, il est vrai, que la sévérité de
MÉMOIRES nu DUC DE RAGUSE.
l’Empereur envers lui aurait des bornes, et effectivement elle n’a jamais dépassé les paroles et les menaces. Un jour, à Fontainebleau, Fcsch disputait avec aigreur, comme cela lui était assez habituel : l'Empereur se fâcha et lui dit qu’il lui allait bien de prendre ce ton hypocrite, à lui, libertin, incrédule, etc. « C’est possible, c’est possible, disait Fesch; mais cela n’empêche pas que vous ne fassiez une injustice, vous êtes sans raison, sans droits, sans prétexte; vous êtes le plus injuste des hommes. » A la fin, l’Empereur le prend par la main, ouvre sa fenêtre et le mène sur le balcon. — « Regardez là-haut, lui dit-il, voyez-vous quelque chose? — Aon, lui dit Fesch, je ne vois rien. — Eh bien, sachez donc vous taire, reprit l’Empereur, moi je vois mon étoile; c’est elle qui me guide. .Ne comparez plus vos facultés débiles et incomplètes à mon organisation supérieure. »
On retrouve sans cesse, comme je l’ai remarqué, et comme je le remarquerai encore, le besoin qu’avait Napoléon de chercher à rattacher au ciel son origine. Le jour même où cette scène eut lieu, Duroc, qui en avait été témoin, me la raconta, et j’eus la pensée que Decrès pouvait bien avoir raison.
Je partis de Paris le 4 novembre, et je me rendis sans retard en lllyrie. Je m’arrêtai quelques moments à Milan, pour y voir le vice-roi et m’en-