LIVRE XIII
même, devint embarrassante surtout par la difficulté d’en faire comprendre la nécessité à une espèce de fou que l’on m’avait donné pour intendant général, un conseiller d’État nommé d’Auchy. Cet homme, capable autrefois, mais alors abruti par la débauche et tombé fort bas, était d’une fiscalité incroyable: des peuples placés dansdes circonstances particulières et devant plutôt recevoir que donner blessaient sa raison. Je parvins cependant à pourvoir aux besoins de cette population. Mais une autre question s’élevait, et celle-ci était assez délicate. I.es Turcs voisins de la frontière avaient envahi le territoire croate, et un peu à mon instigation. Le consul de France à Traunik, David, les y avait poussés : cette diversion alors était dans notre intérêt. Aujourd’hui mon rôle avait changé : gouverneur de rillyrie, j’étais chargé des intérêts des Croates; mon devoir me commandait de les protéger, de leur faire rendre justice, et l’acte dont ils avaient été victimes était en lui-même très-irrégulier. Je n’hésitai pas; j’écrivis au pacha, au chargé d’affaires de France à Constantinople, au consul de France en Bosnie, pour réclamer la restitution des terres envahies, ainsi que la remise du fort de Czettin, enlevé par surprise. Le pacha promit de donner l’ordre; mais son ordre ne fut pas exécuté, comme il arrive toujours dans celte province quand le vizir commande une chose qui déplaît aux hahi-
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lants. Le consul de France répugnait à faire des démarches trop vives en opposition avec le langage qu’il avait tenu quelques mois auparavant. Des ordres de Constantinople furent envoyés, mais ils furent reçus comme ceux du pacha.
Je réitérai mes plaintes et mes demandes auprès du vizir. Ce n’était plus mon ami Khosrevv-Pacha, qui eût fait, probablement sans fruit, au moins toutes les démarches possibles pour me satisfaire. Son successeur me déclara son impuissance; il avait, quant à lui, disait-il, rempli son devoir complètement ; je devais maintenant* m’adresser directement aux capitaines de la frontière.
L’empire ottoman, en Europe, ressemble beaucoup à l’état où était la France à la lin de la seconde race et au commencement de la troisième; tout est anarchie, et la province de Bosnie est celle où l’on retrouve davantage l’exemple de la féodalité du moyen âge. Deux espèces de pachas existent on Turquie : premièrement, ceux qui se sont élevés eux-mèmes à ce pouvoir par le brigandage, la révolte et des usurpations successives, d’abord d’un petit territoire, ensuite d’un plus grand, puisd’uii plus étendu, et qui ayant obtenu à Constantinople, par la corruption, des titres de possession légitime, ont fait disparaître ainsi le scandale de leur rébellion. Ces pachas-là sont puissants chez eux, et n'obéissent guère au Grand Seigneur, qui ne leur