‹ Mémoires du Duc de Raguse imprimés sur le manuscrit original de l'auteur (volume 3)Chapitre 20 sur 267 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

.\j)rès avoir rétabli la pai.x dans cette petite contrée, je m’étais rendu à la frontière de Bosnie avec des troupes, pour attendre le retour de mes canonniers; mais les désordres de la province n’étaient pas finis. Les Russes dcibarquèrênt de nouveau à Macarsca et dans le Pridvorié. Ils eurent l’imprudence de s’éloigner de la mer, pour donner confiance aux habitants des villages qui, en assez petit nombre, prirent les armes. Le général Delzons, avec . le 8* léger, les attaqua sans perdre un moment, et leur prit ou tua deux cents hommes : les révoltés se dispersèrent. Je fis faire une enquête extrêmement étendue et circonstanciée. Je la confiai à un officier de choix, qui mit, dans ce travail important, autant de sévérité que de lumières, de soins et de conscience. Les véritables coupables furent punis, et depuis ce temps la province’fut tranquille.

Je raconterai ici deux anecdotes, pour montrer dans quelle aberration tombent quelquefois les juges militaires, par de fausses idées d’humanité, et en quoi consiste la justice aux yeux de barbares corrompus.

Au moment où la révolte éclata, un soldat du 11' régiment reçut, à bout portant, un coup de fusil dans la grande rue de Castel-Vecchio, au coin d’une rue qui conduit à la mer. Ce soldat blessé, conduit à l’hôpital, désigne, avant de mourir, le lieu où il a ' été atteint, et donne le signalement de celui qui l’a

blessé; il était vêtu de telle et telle manière, et portait une balafre à la joue gauche. D’un autre côté, on avait arrêté dans la même rue un Dalmate dont toutes les circonstances de l’habillement, de la taille et du signalement correspondaient à la description faite par le soldat; de plus, il avait entre ses mains un fusil déchargé et venant de faire feu. La commission militaire, par un caprice impossible à expliquer, condamna le coupable aux galères. Il fallait frapper d’une salutaire terreur une population insurgée; il fallait faire un exemple sur les véritables coupables. Or la condamnation aux galères ne signifiait rien pour l’exemple. Je fis venir la commission militaire pour lui demander ses motifs; et, comme elle ne put rien répondre de raisonnable, je fis fusiller le coupable de ma propre autorité. Je vois d'ici biemdes fronts se rembrunir en lisant ce récit; ch bien, quoi qu’on puisse dire, dans la position où j’étais, ce devoir m’était imposé; et, dans de pareilles circonstances, il faut savoir le remplir en engageant toute sa responsabilité.

Voici l’autre fait. J’avais pris à mon service un Dalmate d’une grande et rare beauté, natif de Spalatro. Sa taille et son costume le rendaient vraiment remarquable. Au milieu de l’instruction de la procédure, il alla trouver le capitaine rapporteur et lui dénonça un curé du voisinage. Il circonstan-

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