III
(iü MÉMOIRES DU DUC DE RAGÜSE.
de Metternich, qui me l’a répété, ces propres paroles : « 11 est bien fâcheux que le maréchal Marmont ne soit pas resté en Dalmatie deux ou trois ans de plus. »
On aura une idée de la nature de ces travaux et de leur difficulté par le fait suivant. Après le passage de la Cettina, la route suit le flanc d’une montagne, et les murs de soutènement, dont la hauteur varie de cinq à vingt pieds, n’ont pas moins de huit lieues de longueur. A l’approche de la Narenta, il a fallu percer des rochers avec la mine, et (piarante mille kilogrammes de poudre ont été employés à cet usage. Enfin, pour traversf'r les marais de la Narenta, on a dû construire des ponts pour l’écoulement des eaux et faire une digne de vingt pieds de hase, de huit pieds de hauteur et de vingt-deux mille mètres de longueur. Certes, les Romains n’ont rien fait de plus beau, de plus difficile et de plus admirable : le souvenir des travaux des armées romaines et mon expérience m’ont conduit à penser que leurs célèbres travaux ont été faits comme cette dernière route; les soldats romains n’ont pas exécuté eux-mêmes tout ce qu’on leur attribue; ils ont fait travailler les habitants des lieux où ils étaient stationnés, comme nous l’avons fait chez les Dalmates : seulement, ils faisaient les ouvrages d’art et surveillaient les travaux. En pensant au petit nombre de soldats dont étaient compo-
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sées les armées romaines et à l’étendue des communications dont on leur attribue la construction, c’est la seule explication raisonnable.
Après avoir ouvert les fortifications des villes maritimes placées hors d’un bon système de défense, je fis servir ces travaux à leur embellissement. Spalatro, un des lieux dont les restes donnent la plus haute idée de la grandeur romaine, eut, sur le port, un magnifique quai de plusieurs centaines de toises et un beau jardin public.
Un empereur philosophe, dégoûté du pouvoir et des grandeurs humaines, veut se retirer du monde, vivre en solitaire, et l’ermitage qu’il se bâtit est assez vaste pour contenir aujourd’hui la moitié de la population d’une ville de neuf mille âmes ! Et cet ermitage se compose d’un palais de la plus belle architecture, quoiqu’on y reconnaisse déjà cependant le commencement de la décadence de l’art. Que sommes-nous donc, nous autres modernes, à côté d’une pareille puissance et d’une semblable grandeur? Mais nous trouvons une compensation dans une idée consolante : l’existence sociale actuelle est plus dans les intérêts de l’humanité. Si nous ne sommes pas supérieurs aux anciens pour les productions qui dépendent de l’esprit et d(‘ l’imagination, ils sont bien au-dessous de nous pour ce qui tient à la découverte des mystères de la nature, et dans les arts et les sciences qui influent sur
le Itien-É'lre des hommes en général. Nos doctrines morales, bienfait du christianisme, sont pins belles, sans altérer en rien l’énergie des hommes dans ce qu’elle peut avoir d’utile et de louable ; cette religion sublime est venue adoucir nos mœurs et plaider la cause de riiumanité'ct du malheur. La faiblesse a aujourd’hui des droits qui balancent l’action brutale delà force, et celle-ci, la première de toutes les lois cà l’origine des sociétés, ne règle plus uniquement la destinée des hommes.
Ces travaux exécutés, et mes loisirs me permettant de parcourir la Dalmatie dans tontes les directions, il n’y a pas une ville, pas un village que je n’aie travei’sé, pas un chemin que je n’aie parcouru, pas une montagne dont je n’aie su le nom. Aujourd'hui même, après vingt-deux ans, les noms reviennent en foule à ma mémoire. Si ce pays devient l’objet de soins particuliers, il pourra atteindre une grande prospérité. Du temps des Romains, la Dalmatie avait quatre à cinq millions d’habitants; aujourd'hui, elle n’en a que deux cent cinquante mille, la vingtième [)artic! Des mines de charbon de terre pourraient ^>tre exploitées avec facilite et beaucoup d’avantage; l’Italie en manque dans toute son étendue, et le mont Promina, placé à deux lieues de Demis et à quatre lieues de Scardona, où les plus forts bâtiments peuvent arriver, n’est qu’un amas de combustibles au-dessous du sol. Des