LIVRE XI
sant une Sorbonnaise devenait lui-même Sorbonnais, à plus forte raison ses enfants; et tous étaient reniés par leur famille. En lOGO, le grand conseil était assemblé dans le palais quand un tremblement de terre le fit crouler : beaucoup de familles furent éteintes. Le corps de la noblesse fut recruté par des bourgeois, et les nouveaux nobles furent réputés Sorbonnais.
En général, les nobles étaient fiers et durs envers les bourgeois, particulièrement les Sorbonnais; et les bourgeois eux-mêmes, à l'exemple des nobles, se divisaient en deux confréries, celle de Saint-Antoine, et celle de Saint-Lazare. La première traitait l’autre avec dédain, tant les amours-propres sont ingénieux à créer des distinctions dans le but d’humilier autrui.
. Avec cette exaltation des amours-propres, les malheurs causés par notre présence furent sentis moins vivement, parce que cette même présence confondait beaucoup les nuances, objet de désespoir pour le plus grand nombre.
.l’avais montré beaucoup d’égards aux chefs du pays, à tout ce qu’il y avait de gens distingués et remarquables; mais je ne pouvais pas leur rendre ce qu’ils avaient perdu. Ils s’agitèrent, dans la mesure de leurs forces, cherchèrent partout, à Vienne, à l'étersbourg, à Constantinople, des appuis. Loi-s de la paix de Tilsitt, ils crurent leur conservation
stipulée, et les paroles les plus indiscrètes des nobles amenèrent des projets de réaction et de vengeance contre les amis des Français. On fit circuler une liste de cinquante-quatre familles destinées à être bannies. Cette déœuverte m'inspira de l’iiulignation, et je la témoignai hautement. Les sénateui-s, effrayés, désavouèrent la liste, mais n’en continuèrent pas moins leurs intrigues, seulement avec plus de prudence et de mystère. Ils s’adressèrent au pacha de Ilosnie, et lui envoyèrent des cadeaux pour le décider à agir dans leur intérêt auprès du Grand Seigneur. Le pacha garda les cadeaux, se moqua d’eux, et m’informa de leur démarche.
Un ordre de l’Empereur, transmis par le viceroi, avait prescrit aux bâtiments ragusais de pren- <lre le pavillon du royaume d’Italie. Cette mesure, exécutée à Constantinople par ordre de l’ambassade de France, fut ordonnée à Raguse par une proclamation affichée. Le gouvernement fit arracher les affiches. 11 y eut aloi*s lutte ouverte entre nous et ce gouvernement, et il fallut se résoudre à le détruire : un arrêté suffit pour cela. Je défendis aux sénateurs de s’assembler, et j’établis des autorités nouvelles. Je fis choix d’un homme capable pour diriger l’administration du pays; je constituai un tribunal, <lcs juges de paix, tous les pouvoirs indispensables, et, en même temps, j’organisai les rouages administratifs les moins dispendieux possible; je m'oc-
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cupai de beaucoup de choses utiles, et des écoles spécialement. Enfin je pris possession des archives et du palais.
Je donnai beaucoup de fêtes aux dames de Ragusc; on s’habitua à ce nouvel ordre de choses comme on s’habitue à tout; et, après un séjour de quelques mois, je rentrai à Zara.
A cette époque, l’Empereur eut la crainte de voir les Anglais faire le siège de Corfou, et je reçus l’ordre de me préparer à aller, dans ce cas, à son secours. A cet effet, je me mis en rapport avec tous les pachas de l’Albanie; j’arrêtai un projet d’opérations, et préparai quelques moyens. Heureusement les craintes ne se réalisèrent pas. Les Anglais, maîtres de la mer, la longueur de la route, la nature des chemins et la nécessité de passer toujours d'un bassin dans un autre, auraient rendu l’opération très-difficile, et la marche longue et pénible. Tout se borna à l’envoi d’un convoi de poudre et de quelques officiers, et cet envoi fut l’occasion d’un événement malheureux. L’adjudant-commandant Bailleul et trois officiers avaient voyagé jusqu'à Antivari fort paisiblement. Arrivés dans cette ville, des Turcs leur cherchèrent querelle et les massacrèrent. Je demandai la tête des coupables, et le pacha de Scutari prit l’engagement de les livrer; mais il n’en fit rien. Je réclamai le passage pour un bataillon italien; mais, après une réponse éva-
MÉMitinES DU DUC DE RACUSE.
sive, un refus formel fut donné, par suite, dit le pacha, des ordres du Grand Seigneur. Ainsi nous dûmes renoncer à rien envoyer par terre. Des envois de poudre eurent lieu par mer. Quelques-uns parvinrent; d’autres furent pris.
J’avais été à même de remarquer la grande influence des franciscains en Dalmatie. Ces moines, fort éclairés, et infiniment supérieurs sous tous les rapports au reste du clergé de la province, habitent onze couvents. Charitables, zélés dans l’exercice de leurs devoirs, ils desservent un grand nombre de cures. Rien n’était plus utile que de les gagner; car les avoir pour amis, c’était donner au gouvernement toute la force morale qui leur était propre. Découvrir où est ht force dans un pays et la séduire, voilà, pour des conquérants, ce qui constitue l’art de gouverner sans tyrannie. La force ne se déplace pas à volonté : elle existe parce qu’elle existe; elle change de mains suivant les temps, suivant les siècles, mais surtout suivant la manière dont les lumières et les richesses sont réparties; car ce sont les deux éléments qui la constituent.
Je fis donc ma cour aux moines franciscains. Je ne voyageais jamais sans aller loger de préférence chez eux quand un de leurs couvents était à portée. J’y trouvais mon compte de toutes les manières, car j'étais toujours reçu avec empressement. Les moines, malgré leur humilité apparente, ne manquent
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|)as d'orgueil et sont Irès-seiisibles aux égards des depositaires de l’autorité. Plusieurs d’entre eux étaient remarquables par leur esprit et leur courage. Le père , gardien du couvent de Si-
gne, lit à cette époque une action digne d’admiration, et qui honore son caractère et sa foi.
La Dalmatie est sujette aux tremblements do terre, et ces accidents ont causé quelquefois de grands désastres. Le bourg de Signe en porte encore les traces. Un tremblement de terre a détruit ses fortilications, et leurs débris amoncelés en perpétuent le souvenir, k l’époque dont je parle, le père gardien de Signe prêchait dans l’église de son couvent, où toute la population s’était rassemblée. Tout à coup une secousse se fait sentir. Tout le monde .s’-empresse de se lever pour fuir. Le prédicateur, sans s’émouvoir, et d’une voix de tonnerre, s’écrie : « Impies que vous êtes, vous tremblez, et vous êtes dans la maison de Dieu! » Chacun se rassit, et le prédicateur continua son sermon. Un semblable trait a manqué à la gloire de Bossuet. — Peu après, je le fis nommer provincial de sou ordre.
Du temps du gouvernement vénitien, les moine.s étaient dans l’usage de choisir un protecteur qu’ils prenaient toujours parmi les nobles vénitiens. Devenu leur patron, c’était lui qui faisait valoir leurs réclamations, et, pour prix de cette protection, ils
priaient pour lui. Me trouvant si hienveillanl pour eux, ils m'offrirent cette dignité, .le l’acceptai avec empressement, .le donnai à chacun de leurs couvents un portrait de l’Empereur; mon nom fut prononcé cluupie jour dans leurs prières, et ils me dt^ livrèrent une pancarte cpii, en consacrant cette dignité en ma personne, me donne le droit de mourir dans les liahits de l’ordre de .'saint-François. Je ne crois pas que j’userai de ce privilège; mais un autre avantage plus réel et plus actuel en résulta pour moi. Du jour où je fus protecteur des franciscains, j’eus, par cela même, plus d’autorité sur l’esprit des paysans dalmales que parle commandement dont j’étais investi et le nombre de mes soldats.
Cette nomination, dont chacun peut juger le motif et l’esprit, mécontenta le vice-roi d’Italie, <jui la regarda comme une usurpation du pouvoir. Le vice-roi prit le nom de l’Empereur pour m’exprimer son mécontentement. La Gazette de Milan publia un article assez désagréable pour moi, où il était dit que l’Empereur seul, restaurateur du culte, était protecteur de la religion. Je n’étais pas le protecteur de la religion; j’étais le protecteur de quelques pauvres moines, réclamant un appui auprès du souverain, ou plutôt auprès de radmiuistratiou. Je laissai passer l’orage; je conservai ma dignité, si singulièrement jalousée, et je