LIVRE XL
giieur promit aux habitants dos confins dépossédés de leur donner ailleurs des terres équivalentes; mais, en Turquie comme dans beaucoup d’autres pays, les souverains ne tiennent pas toujours leurs engagements, et ces malboureux ne reçurent rien. I.es terres cédées, distribuées aux Croates, furent mises en valeur, et de jolis villages y furent bâtis.
L’homme aime la justice, et-garde toujours au fond du cœur le sentiinant énergique de ses droits. La force et la violence peuvent seules l’enipêcher de les faire valoir; mais, quand l’occasion devient favorable, il l’entreprend souvent avec énergie. Les Turcs protestèrent constamment contre une paix dans laquelle ils avaient été sacrifiés, et se prétendaient toujours propriétaires légitimes des lieux cédés. Dix-huit ans n’avaient pas apporté la moindre altération à leurs dispositions à cet égard. Ces Turcs étaient les capitaines de la frontière, espèce de seigneurs féodaux, habitant des châteaux défensifs et rappelant les seigneurs français du moyen âge.
Instruit de cet état de choses, j’engageai le consul de France à fomenter le mécontentement. 11 pourrait amener des hostilités sur la frontière, et les hostilités ne pourraient être qu’à mon profit. Pour des barbares, dont la prévoyance ne va pas jusqu’au lendemain, l’ocxasion était belle. Toutes les troupes croates en état de combattre avaient pris les armes, et étaient sorties de leurs villages :
13f. MÉMOIRES Dü DUC DE RAGUSE
les postes fortifiés, situés en vue les uns des autres, appelés cluirdaks, étaient confiés à des invalides; la forteresse de Czettin elle-même était occupée par des vieillards. Les Turc^ ne purent résister à la tentation. Un beau jour, ils envahirent sur tous les points toutes les terres contestées; ils égorgèrent les Croates surpris dans leurs postes, et brûlèrent les villages. Toute la population se réfugia dans l’intérieur; mais, par suite de cet esprit de justice dont je parlais tout à l'heure, ces Turcs si violents, si emportés, s’arrêtèrent d’eux-mêmes à l’ancienne frontière. Cette invasion jeta un grand effroi dans le pays. Le général Stoisevich détacha deux bataillons pour le protéger et prévenir de nouveaux malheurs, précisément peu de jours avant le moment où je devais entrer en campagne.
L’Empereur m’avait donné pour instruction de rassend)ler mes troupes aussitôt que la guerre serait certaine, et d’entrer en campagne dès qu’elle serait déclarée, afin de faire diversion en faveur de l'armée d'Italie. Depuis un mois, mes troupes étaient réunies sur la frontière, et prêtes à marcher. Les hostilités ayant commencé en Italie, je me décidai à en faire autant de mon côté, mais avec réserve et prudence, car je ne pouvais déboucher qu’après des succès préalables de- l’armée d’Italie. En effet, si, une fois arrivé dans le cœur de la Croatie, j’avais appris que cette armée était battue, il aurait été