LIVRE XVIII. — I81.V
ponse qu’une chose, c’est qu’il fallait alors renoncer à gouverner et à administrer. Napoléon a toujours été dans l’usage de prodiguer les moyens pour créer de nouvelles forces; mais Jamais il n’a voulu faire le moindre sacrifice pour entretenir celles qui, existaient, et sans doute la raison commande une marche inverse.
Cette conversation, une des plus longues que j’aie jamais eues tête à tête avec Napoléon, car elle dura plus de cinq heures, ayant commencé vers une heure après minuit et n’ayant fini qu’après le déjeuner, qui eut lieu à six heures du matin, varia beaucoup dans son objet. Elle changea de nature plusieurs fois, et embrassa des questions générales, comme il arrivait souvent avec lui. 11 se plaignait de l’abandon de ses alliés. Il disait qu’ils lui avaient manqué de parole. A cette occasion, il fit la distinction de ce qu’il appela l’iiomme d’honneur et l’homme de conscience, en donnant la préférence au premier, parce que, avec celui qui tient purement et simplement sa parole et ses engagements, on sait sur quoi compter, tandis qu’avec l’autre on dépend de ses lumières et de son jugement. « Le second, dit-il, est celui qui fait ce qu’il croit devoir faire, ce qu’il suppose être le mieux. » Puis il ajouta : « Mon beau-père, l’empereur d’Autriche, a fait ce qu'il a cru utile aux intérêts de ses peuples. C'est
MÉ.MOIIIES DI DUC DE BAGl'SE.
un homi^le lioinme, un homme de conscience, mais ce n’esl pas un homme d honneur. Vous, par exemple, si l’ennemi, ayant envahi la France et étant sur la hauteur de Montmartre, vous croyiez, même avec raison, que le salut du pays vous commande de m'abandonner et que vous le tissiez, vous seriez un bon Français, un brave homme, un homme de conscienee, et non un homme d’bouneur. » Ces paroles, prononcées par Napoléon, et adressées à moi le H octobre 181"), m; |»ortaient-elles pas l’empreinte d'un caractère tout à fait extraordinaire? n’ont-elles pas quelque chose de surnaturel et de prophétique? Elles sont revenues à ma pensée après les événements d'Essonne. Elles m’ont fait alors une impression que l’on conçoit, et qui jamais ne s’est effacée de ma mémoire.
Pendant que N'ajioléon s'était porté sur la Muldaii et campait à Düben, la grande armée de Bohême était entrée en mouvement. Le corps deColloredo et l'armée de Benningsen s’étaient portés sur Zeist et Pirna. Le 9, ce mouvement offensif continua. Le lü, Benningsen, arrivé devant Dresde, où les deux corps l'rançais s’étaient retirés, laissa devant cette place Tolstoï avec vingt mille hommes, et marcha sur Leipzig avec le reste de ses forces, en se dirigeant par Nossen et Colditz.
Dès le <î, la grande armée de Scliwarzenberg avait
LIVKE X\lll. - 1813 .
tüinmoncé aussi à se mettre en marche. Le général Klenau vint devant Penig, où était une division du huitième corps, et Wittgenstein devant Altenbourg, où était l’autre partie de ce corps d'armée, et Poniatowski en personne. La route de Freyburg à Cheninitz fut rouverte en chassant la division Murrai de la position qu’elle occupait près de Flohe, et le troisième corps d’armée, aux ordres du roi de Naples, opéra avec la cavalerie par sa droite pour se rapprocher de Leipzig et couvrir cette ville contre les troupesqui débouchaient de la Bohême. Enfin les deux armées étaient,, le 15, en présence près de Leipzig. Les Français occupaient Wacbauet Lieberiwolkwitz, ayant une avant-garde versGrœbernetGoffa.
Le 14, le prince de Schwarzenberg fit faire une reconnaissance générale par les corps de Wittgenstein et de Klenau. Un combat de cavalerie fut à notre a van tage, et chacun ren tra le soi r da ns ses posi tions.
Le corps commandé par le maréchal duc de Castiglione, appelé de Würzbourg, où il était tro|) faible pour résister aux attaques de l’armée bavaroise, qui d’alliée allait devenir ennemie et quitter l lnn pour marcher sur nos communications, était arrivé, le 9 octobre, à .Nauinbourg. Le prince Maurice de Liechtenstein, envojé à sa rencontre, voulut lui barrer le chemin entre Naiimbourg et Weissenfels; mais le maréchal le chassa devant lui. 11 arriva le
MÉMOIRES DU ÜOC DF, RAGl'SF.
IS il Leipzig, tandis que le corps de Giiilaj, aussi dirigi' de ce cùté dans le même but, entrait à Weissenfelds, qui venait d’être évacué.
I,e 12, je reçus l’ordre d'aller prendre position à Flelitzscli, el J’en chassai l’ennemi; mais, ayant été mis à la disposition du roi de Naples, je lus appelé par lui de la jnanière la plus pressante, et je partis immédiatement. Je me rendis, à marches forcées, de l’autre côté de Leipzig, et j’allai prendre |K)sitiün à tœtteritz le 15 au soir.
Dans la nuit, je reçus l'ordre de l’Empereur de rétrograder, et de chercher une position au nord de Leipzig, qui couvrît cette ville du a'ité de Halle et de Landsberg. J’avais déjà assez parcouru le pays pour connaître cette position existante à une lieue et demie de Leipzig, à Liebenthal et Brettenfeld. sur le terrain même où Gustave-Adolphe combattit, il y avait alore cent quarante-deux ans, et avait remporté une victoire signalée. J’allai l’occuper; après avoir reconnu avec soin et détail le champ de bataille, je m’assurai qu’il était trop vaste pour mon corps d'armée; mais qu’avec des travaux d’une exécution facile, et trente mille hommes, je pouvais tenir en échec, pendant vingt-quatre heures, les armées du Nord et de Silésie. J’en rendis compte à Napoléon, qui me prescrivit d’exécuter sans retard les travaux, et m’annonça que, le moment venu.
Digilized by Googk'
LIVUE XVIli. — 18)5.
j’aurais le troisième corps à ma disposition, ce qui porterait ma force au nombre d’hommes que j’avais déterminé. Je me mis à la besogne, et ne négligea i rien pour remplir la tâche imposée. Je fis faire de nombreux abatis dans le bois, en avant de Liebeuthal et en arrière de Radfeld. Puis je l’occupai fortement. Ce bois devint comme une forteresse. Radfeld fut aussi occupé par mou avant-garde, qui en chassa un corps de cavalerie considérable, soutenu par une artillerie assez nombreuse.
Pendant la journée du 15, les troisième, quatrième, septième et onzième corps, et la garde, firent leur mouvement sur Leipzig, qu’ils traversèrent. Les troisième et quatrième restèrent à Eustritz, en arrière de moi. Le onzième et la garde allèrent se mettre en ligne contre la grande armée, et le septième se porta sur Taucha.
Le 15, dans la journée, des sapeurs, pris deux jours auparavant près de Delitzsch, conduits au (luai lier général à Halle, et qui s’étaient échappés, m’informèrent de la marche des armées combinées du Nord et de Silésie. D’après ces rapports, elles devaient être en présence, selon toutes les apparences, le lendemain, 10, au matin.
J’en prévjns Napoléon, dont le quartier géqéral était à Reiidnitz, près de Leipzig. Le 15, au soir, la cavalerie et l’artillerie, que j’avais devant moi.
.MKMUIItËS bü DUC ÜB UAUÜ2<I':.
furent soutenues par de 1 infanterie. Je lis replier mes postes éloignés, jetés sur les bords de l’Elster. J’en donnai avis à l'Empereur. Vere dix heures du soir, je montai sur le clocher de Liehenlhal, et je pus voir de mes yeux tous les feux de l’armée ennemie. L'horizon en était embrasé. Je me hâtai d’en rendre compte à l Empereur et de lui rappeler que ma position exigeait trente mille hommes. Je lui demandais de ne pas perdre un moment pour mettre à ma disposition le troisième corps qu’il m’avait promis.
J’attendais avec impatience le résultat de mes l’apporls et les effets qui en seraient la suite, quand, le 1(1, à huit heures du matin, je reçus une lettre de .Napoléon, apportée par un de ses ofliciers d’ordonnance, appelé Lavesaut. Üans celte leltie, il critiquait tous mes rap|>orts et leur conclusion. 11 prétendait que j’étais dans une erreur conqjlète. Je n’avais, disait-il, personne devant moi. Il me donnait en conséquence l’ordre de me retirer immédiatement sur Leipzig, de traverser cette ville, et de venir former la réserve de l’armée ‘.
' Dans une leltre dati'r .lu 1.5 iH'tobre, au M<ir, le major "éni al m’ocrit : « Dans le ras où l'eiiiiinni (lébouihcr.ait ilcv.nnl vous en gi-amle t'oiTc,- votre corps, celui du pénéral Rcrtraïul et celui -du prince de la Vluskowa .sont destinés i lui élre up|ioséi;. >
r.es dis|Nisitioiis ctaieni iiarfaileiuent sages et rai^nniiahles.
Dr Li inaivlie de rennemi était prouvée par le i-.ipportdes s,apenrs faits