‹ Mémoires du Duc de Raguse imprimés sur le manuscrit original de l'auteurChapitre 105 sur 178 · LIVRE XXII. — iîns-i8»4 ^ Ü · texte numérisé non relu

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me présentant les troubles comme sérieux et redoutables, m’éclaira beaucoup, en me faisant l’historique des temps qui avaient précédé le mouvement du S juin. Son incrédulité d’alors, son opposition au général Canuel, la censure qu’il avait d’abord faite de ses actes, et sa soumission crédule ensuite, me firent naître l’idée qu’en ce moment M. de Chabrol était la dupe d’un misérable coquin.

Un M. de Senneville, commissaire général de police, compromis par une absence momentanée de Lyon à l’époque des troubles, était l’objet de la haine du parti. Il rassembla une multitude de faits qui contribuèrent puissamment à me confirmer dans ma pensée. J’eus d’abord une grande défiance de ses rapports et de ses opinions; mais la vérité n’a qu’un langage. 11 me fut bientôt démontré que tous les troubles étaient factices. Le général Canuel et ses agents avaient vouhi les faire naître et les propager pour avoir la gloire de les réprimer et recevoir des récompenses. Enfin les chefs du parti ultra-royaliste entraient ardemment dans ces combinaisons machiavéliques, dans des vues politiques de l’intérêt le plus élevé. Ce crime, de la part des dépositaires du pouvoir, si odieux, devait trouver beaucoup d’incrédules; car il n’en est aucun qui lui soit comparable. Employer les armes mises dans nos mains pour le maintien de la paix à la

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troubler; faire usage du pouvoir protecteur dont on est revêtu dans l’intérêt de la société pour la déchirer : un pareil crime est au-dessus de tous les autres : aucune punition ne peut lui être proportionnée.

Indépendamment des actes criminels dont je viens de rendre compte, il se passait chaque jour des faits capables d’irriter au plus haut degré tout ce qui avait des sentiments honnêtes ou élevés. Les officiers en non-activité, assez malheureux par la misère à laquelle ils étaient réduits, par le renversement de leur carrière, étaient abreuvés de dégoûts et d humiliations. Un misérable général Maringoné, homme vil et méprisable, sortant de nos rangs et ayant servi dans la garde impériale, était commandant de la place. Pour plaire au parti, il traitait ces officiers de la manière la plus infâme, les insultait et en passait la revue dans son écurie. On peut jugera quel point de désordre on en était venu par l’événement arrivé sous mes yeux, et quand ma présence semblait tenir en bride les factieux; mais l’oppression était passée dans les mœurs.

Une multitude d’individus avaient été arrêtés, et les prisons étaient encombrées. Un de ces détenus, de fort mauvaise humeur, et à juste titre, adressa quelques injures à un factionnaire; celuici lui répondit par un coup de fusil et le tua. I.a

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garde sortit et tira aussi contre les prisonniers qui se montraient à la fenêtre et que cet acte atroce avait révoltés. Le concierge, étant entré dans la prison pour y mettre l’ordre, faillit périr par le feu des soldats; et ce n’était pas la première fois qu’un pareil mode de discipline était en usage dans les prisons!

Après quelques joui's d’observation et de mûres réfle.\ions, le remède le plus simple et le plus efficace me parut consister à tenir la main à l’exécution des lois et à sévir contre les individus qui se rendaient coupables d’abus de pouvoirs, de voies de fait, et insultaient les citoyens. Les troupes avaient partout leurs armes chargées; j’ordonnai, en laissant un petit nombre de cartouches à chaque soldat de garde, de défendre de charger les armes, autrement que sur un ordre spécial du chef de poste, si quelque chose d’extraordinaire lui en faisait pressentir la nécessité. Je déclarai ensuite à tout le monde être venu pour donner de la force aux lois, et non pour m’en écarter. Je renvoyai de Lyon six officiers de l’état-major du général Canuel, ses infâmes agents dans l’exécution de ses intrigues criminelles. 11 me parut nécessaire de destituer quelques maires de village, coupables d’avoir concouru au même but avec ardeur, la plupart habitants de Lyon et ne résidant pas, revêtus d’un pouvoir dont ils faisaient le plus funeste usage.

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Enfin je regardai comme indispensable le rappel du général Canuel lui-même, et comme utile de le mettre en jugement, si je parvenais à réunir assez de preuves de son crime pour le faire condamner.

Les preuves arrivaient de toutes parts, et, si le gouvernement eût senti comme moi la nécessité d’éclaircir complètement cette question et de faire cet exemple, on les aurait réunies en foule. Tout ce qui était de bonne foi reconnut que le capitaine Ledoux, de la légion de l’Yonne, assassiné dans la nuit du 8 au 9 juin, était le chef donné par le général l’anuel aux conspirateurs. Cet officier avait été à Saint-Genis, lieu d’où le principal mouvement devait partir. Quelques démarches incertaines et équivoques donnèrent des soupçons aux conspirateurs. Craignant une trahison, ils épièrent la conduite du capitaine Ledoux, et l’assassinèrent au moment où il se rendait chez son général. 11 avait été prouvé par la procédure que plusieurs des accusés avaient agi en vertu d’ordres donnés, et ils furent acquittés. Le principal coupable, Oudin, ne fut jamais saisi; cet homme aurait pu faire d’importantes révélations; mais on repoussa, au lieu de les accueillir, les insinuations qui vinrent de sa part. Enfin tout porta le caractère de la plus infâme combinaison et des entreprises les plus cri-

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miiicllcs. Cr|)»’ndanl un grand nombre de condam" nations avaient eu lieu.

Je suis loin d’accuser M. de Chabrol d’avoir participé d’une manière directe à ces crimes; mais son amour-propre était engagé dans la question, et, quoique au fond de sa conscience il dût s’apercevoir à quel point il avait été trompé et dupe, jamais il ne voulut en convenir. Au contraire, il s’obstina à légitimer ce qui avait été fait. Dès ce moment, son séjour à Lyon devait être funeste, et je provoquai son remplacement, qui eut lieu immédiatement. M. de Lesai-Marnesia vint occuper le poste de préfet du lUiône. Homme d’esprit, de caractère et animé des intentions les plus droites; homme de naissance et n’ayant jamais occupé d’emplois pendant l’Empire ni la Dépublique, il offrait aux royalistes de bonne foi toutes les garanties désirables. Le général Canuel fut remplacé par le général Maurice Matthieu, homme rempli de droiture, d’honneur et de vérité. Ces deux individus, revêtus de pouvoirs civils et militaires, animés des mêmes intentions, s’entendirent parfaitement et n’eurent besoin d’aucun moyen extraordinaire pour maintenir l’ordre public et assurer l’exécution des lois.

Le parti jeta les hauts cris; il n’y eut sorte d’infamie qui ne fût débitée sur moi. J’étais complice des jacobins et un jacobin moi- même. Je voulais

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le renversement do la monarchie. Les plus odieuses déclamations furent le prix de la pacification sincère et réelle qui était mon ouvrage. Le ministère me soutint, mais me soutint faiblement. Il accepta une partie de mes propositions, sans s’engager dans une lutte corps à corps avec le parti. 11 aurait triomphé, et son triomphe lui aurait servi à fonder la puissance royale sur les intérêts nationaux, la justice, la raison et la vérité. Ce lut une grande faute dont il devint pins tard la victime.

La question de Lyon, dénaturée par les passions, a été embrouillée à dessein. Elle est facile cependant à éclaircir et à Juger en observant les faits et surtout les résultats.

Un pays est en fermentation et en révolte; tout est alarme et danger aux yeux de tous. La population industrielle, frappée de terreur et de l’idée des dangers qu’elle court, se disperse; le chaos semble prochain, et tout menace la société. Un homme, revêtu de grands pouvoirs, arrive; il ne dit pas autre chose que ces paroles : « Je viens donner de la force aux lois et assurer leur empire. Que les lois régnent donc, et le premier qui les enfreindra sera l’objet de ma sévérité. » 11 renvoie le général et le préfet, et avec eux douze individus civils et militaires occupant des emplois subalternes.

Dès ce moment, le pays reste tranquille; pas un

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signe de mécontentement ne se montre; la population est docile et disciplinée, et, pendant treize ans, la paix la plus profonde règne dans cette cité. L’industrie renaît, et, en .moins d’un an, elle se développe au point de dépasser ce qu’elle avait été dans les temps les plus prospères. Au lieu de sept mille métiers en activité, et dont le nombre diminuait constamment, plus de vingt mille sont en mouvement, et, plus tard, il y en a vingt-sept mille.

Quand de pareils résultats sont obtenus, sans doute l’autorité a pris les meilleurs moyens pour assurer la paix, et, quand les mesures employées se réduisent à celles indiquées, on doit croire que les individus éloignés étaient les seuls obstacles à la prospérité publique, et qu’ils faisaient usage de leur pouvoir d’une manière opposée à leurs devoirs et aux intérêts du souverain. Mais il fallait donner satisfaction à l’opinion, et aux individus blessés dans leurs droits, et menacés dans leur existence. Le gouvernement devait punir d’une manière sévère un général coupable d’un si exécrable forfait. J’en étais si convaincu, que, dans une lettre à M. de Richelieu, je lui disais : u En faisant tomber la tète du général Caiiuel, supplice qu’il a mérité mille fois pour les victimes qu’il a immolées et l’ébranlement qu’il a fait subir à l’ordre social, le roi ac-

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querrait un pouvoir plus grand, une autorilé plus forte que celle que lui donneraient cent mille soldats dévoués; car sa puissance serait fondée sur la reconnaissance et la confiance de ses sujets. » Mais on ne me comprit pas. On prit un terme moyen ; «Il ajournant les dangers, on en créa d’autres. Au lieu de mettre en jugement le général Canuel, après l'avoir retiré de Lyon, on le fil inspecteur, et, s'il perdit la faculté de remuer et d’irriter les populations, il eut un poste honoré et recherché. Les discours les plus violents furent dirigés contre moi à la Chambre. M. Decazes osa à peine me défendre. Sans désarmer ses ennemis, il donna beaucoup de force aux miens et rendit ma position pénible et difficile.

A mon retour à Paris, je me trouvai au milieu du -choc des partis, blessé, froissé, meurtri. On me fit ministre d’Élat pour faire un acte public d’approbation de ma conduite; mais on ne s’était pas prononcé nettement et avec énergie sur mes actes particuliers, chose bien plus nécessaire à l’intérél public qu’une récompense dont je n’avais pas besoin.

Qu'arriva-t-il de cet étal de choses? Le peuple de Lyon, délivré par mes soins, après avoir été victime et avoir souffert, attendait, de la part du gouvernement, des garanties contre le retour d’un pareil

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