I.IVUE XXI. — isii-tgis
des hommes de quelque vertu, elle pouvait et devait faire le bonheur de la France. En jetant les yeux sur ceux qui se trouvèrent à la tête des affaires, à l’exception de trois individus, MM. Dessole, Jaucourt et l’abbé de Montesquieu, on ne voit que corruption.
Donner des détails sur M. de Talleyrand serait superflu : tout le monde le connaît. Il n’est ni un méchant homme ni un homme aussi capable qu’on s’est plu à le représenter. Réunissant en lui tout ce que les temps anciens et nouveaux peuvent offrir d’exemples de corruption , il a dépassé à cet égard les limites connues avant lui. Homme habile sur un terrain donné, et pour une chose déterminée, par exemple pour une négociation, sa capacité ne va pas au delà. Possédant tout juste la nature d’esprit et de caractère qui rend propre à ce genre d’affaires, il est dénué, comme chef de gouvernement, des premiers éléments indispensables à ces hautes fonctions. On ne peut se passer d’un certain degré do force pour suivre un système, et il n’a pas même celle de le concevoir. Il n’a ni fixité dans les principes ni constance dans la volonté. Instrument utile dans les mains d’un gouvernement établi, il ne sera jamais un principe d’action. — Que dire de l’abbé Louis, ce brutal personnage, ce financier philosophe? Que dire encore de Dalberg, homme avide, infidèle
MÉMOIRES DU DUC DE RAGl'SE.
au pays qui lui a donné naissance, comme à celui qui l’a adopté, qui ne répugnait à aucune espèce de combinaisons du moment où elle pouvait l’enricliir. L’amour de l’argent était la seule passion de son cœur. Parlerai je de Beurnonville, ce militaire de parade, hâbleur de profession, et dépourvu de toute capacité? Quant à Dupont, c’était un homme d’esprit. Pendant quelque temps, il fut un objet d’espérance pour l’armée; mais il était flétri par une capitulation dont l’objet, disait-on, avait été de sauver les fruits de son pillage et de ses dévastations.
J’arrive maintenant aux trois personnages que j’ai nommés d’abord, et que je regarde comme estimables. Le plus capable des trois était Dessole, un des généraux de l’armée, homme d’esprit, Jrès-fin, mais malheureusement d’un caractère faible, sans élévation, trop préoccupé de ce qui concernait sa personne, et, par suite, hors d’état d’exercer une grande influence. L’abbé de Montesquieu était un homme d’un esprit piquant, mais bizarre, capricieux, irritable comme un enfant. 11 était livré à la fois à des principes tout opposés; car il y avait en même temps chez lui du grand seigneur féodal et du doctrinaire. Enfin, Jaucourt, également doctrinaire, était plus remarquable par ses bonnes intentions que par son esprit et son caractère.