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Ce gouvernement provisoire, s’il eût eu tant soit peu le sentiment de ses devoirs envers la France, aurait dû s’occuper à conserver les troupes qui l’avaient reconnu. C’était le noyau d’une armée nationale qui aurait donné le moyen de combattre les étrangers, s’ils avaient voulu abuser de leurs avantages. J’avais compris ainsi sa position et sa marche ; mais, quant à lui, il l’entendit tout autrement. Ses agents intervinrent pour achever la destruction de ces faibles débris de troupes dont j’ai fait le tableau. La désertion prit bientôt le développement le plus rapide, j’en fus alarmé, et j’en parlai à mes camarades, les maréréchaux Ney et Macdonald. Nous étions d'accord de conserver et d’augmenter ce qui existait, au lieu de le laisser disperser. Je demandai, en mon nom et en celui des deux maréchaux que je viens de citer, à M. de Talleyrand, une conférence avec le gouvernement provisoire, pour parler de cette question. M. de Talleyrand ne s’en souciait nullement. Ses vues étaient tout autres que les nôtres. Une sorte de pudeur seule l’y fit consentir. On nous assigna un jour et une heure. Nous fûmes exacts. On nous fit d'abord attendre sous divers prétextes. Le temps s’écoulait, et, la patience échappant à mescollègues, ils s’en furent. Plus tenace qu’eux, et y mettant plus d'intérêt, je restai. Enfin, de guerre lasse, a onze
heures du soir, on se réunit, et on forma une espèce deconseil, où se trouvaient plusieurs individus dont je voyais les figures pour la première fois.
Je fis l’exposé de l’état des choses, et je cherchai à faire sentir la nécessité de prendre des mesures pour conserver le peu de forces françaises existantes encore. Un homme habillé de noir, de mauvaise figure, que je ne connaissais pas, me dit : (c Monsieur le maréchal, nous manquons d’argent pour payer les troupes; ainsi nous avons plus de soldats qu’il ne nous en faut. — Monsieur, lui répondis-je, ce qui prouve qu’au lieu d’en avoir trop nous n’en avons pas assez, c’est que l’ennemi est entré dans la capitale. Je conçois qu’en temps de paix on règle la force des troupes sur les revenus; mais, en ce moment, il n’est pas question de système; il s’agit de conserver les débris que nous avons encore. »
Mon interlocuteur m’interrompit avec humeur et me dit : « Je vous répète, monsieur le maréchal, que nous avons trop de troupes, puisque nous n’avons pas d’argent, et d’ailleurs qu’elles nous sont fort inutiles; au surplus, M. le ministre de la guerre nous rendra compte de l’état des choses et nous proposera ce qu’il convient de faire. »
Tout homme, à ma place, aurait été irrité d’une réponse si impolie et si inconvenante; mais on ju-
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géra l’impression qu’elle me lit quand je vis percer l’idée de se mettre, sans garantie, à la disposition des étrangers.
Quand on réfléchira que, venant de passer tant d’années au milieu des troupes, avec cette autorité du quartier général que rien ne balance et ne con- Irarie, accoutumé à des expressions de respect, je (levais au moins en obtenir de déférence. Je m’indignai, et je lui dis : « Qui êtes-vous donc, monsieur, pour me tenir un tel langage? Vous voulez détruire le peu de forces qui nous restent! Vous avez apparemment le goût de recevoir des coups de knout des Russes; mais, ni moi ni aucun de mes amis, nous ne partageons ce singulier caprice. Vous parlez du ministre de la guerre : eh mais, depuis six ans il est éloigné de l’armée; il ignore entièrement en quoi elle consiste et ce qui s’y passe. Au surplus, les sentiments que vous montrez sont ceux d’un mauvais Français. La manière dont vous les exprimez me blesse et m’offense; et, si vous continuez sur le môme ton. je vous ferai sauter par la fenêtre : c’est toute la réponse que vous méritez. »
On juge l’impression que fit sur les auditeurs présents cette sortie, trop vive sans doute, mais en vérité bien justifiée, et dont je n’ai jamais eu la force de me repentir. Cet homme noir, si grossier, était l’abbé Louis, dont j’ai déjè dit un mot. 11 se mit à
trembler de colère. Sa mâchoire inférieure était si violemment agitée, qu’il ne pouvait parler et qu’on ne pouvait l’entendre. Le prince de Talleyrand s’approcha de lui, et lui dit : « Monsieur Louis, il faut parler d’affaires d’une manière plus calme. »
Après une pareille scène, on discuta peu et on se sépara sans résultat, mauvais début de toutes les manières et de bien mauvais augure.
Lejour de l’entrée de Louis XVlIlà Paris, M. Louis m’aborda à Saint-Ouen pour me faire des excuses et m’exprimer ses regrets de m’avoir parlé d’une manière inconvenante. On suppose sans peine qu’il n’a jamais existé depuis entre nous que quelques relations obligées.
Il y eut sur-le-champ à agiter une immense question : celle de savoir si l’on garderait la cocarde tricolore, ou si l’on reprendrait la cocarde blanche, aulrofois celle de la France, et depuis devenue celle de l’émigration. La première fois, ce fut un soir, chez M. de Talleyrand. Je soutins, comme on peut le croire, avec ardeur, les couleurs sous lesquelles nous avions combattu pendant vingt ans. Je dis que leur conservation était juste et politique; que la Restauration n’était pas la contre-révolution, mais le complément du dernier acte de la Révolution; qu’il fallait quelque chose qui constatât l’existence des intérêts nouveaux, et empêchât de confondre
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les intérêts de la France avec ceux d’un parti. Cette disposition, ajoutai-je, était encore politique. Elle empêcherait les émigrés de se supposer vainqueurs; et, en efTet, ils n’étaient pas vainqueui's, car ils n’avaient pas combattu. Les Bourbons revenaient en conséquence d’une révolution intérieure faite avec un sentiment universel. (On a beau le nier aujourd’hui, ce mouvement d’opinion n’en a pas moins existé alors.) Cette conservation des couleurs nationales était juste; car il était dur pour une armée, après de si longs et de si glorieux travaux, de changer le drapeau sous lequel elle avait combattu. 11 était prudent d’enlever aux gens disposés à la révolte un signe de réunion toujours puissant sur les imaginations. Enfin la cocarde tricolore me paraissait alors, pour celte époque, le gage d’une restauration raisonnable, et le temps ne m’a pas fait changer d’avis. A parties idées religieuses, et seulement sous le rapport politique, qu’était-ce autre chose que la messe de Henri IV? ^
On reconnut qu’il y avait dans tout cela beaucoup de choses vraies; mais on n’en tint compte. M. de Talleyrand, dont l’opinion était d’un grand poids et aurait peut-être entraîné tout le monde, M. de Talleyrand avait déjà repris les mœurs de Versailles et ne s’occupait que de ses intérêts particuliers. Pas une pensée généreuse et politique
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n’clait entrée dans son esprit. Il crut flatter les passions des Bourbons et de leur entourage, il crut faire acte de bon courtisan en leur sacrifiant les trois couleurs.
A travers ses discours, je crus apercevoir son opinion. Je lui en parlai avec franchise et chaleur. Alors il me répondit qu’il me conseillait, en ami, de ne pas me mêler de cette question. Au lieu de suivre ce conseil, je courus chez l’empereur Alexandre pour l’éclairer. Ce monarque eut l’air de me comprendre. 11 me Ot les promesses les plus formelles à cet égard, et m’annonça qu’il allait en écrire à Monsieur pour qu’il eût à faire son entrée à Paris avec la cocarde tricolore. M. de Talleyrand s’y opposa sous main, et la lettre ne partit pas. Je retournai chez l’empereur, qui me dit que la lettre était faite et qu’elle partirait sans retard.
M. de Talleyrand eut l’air de céder, et il fut convenu qu’un article paraîtrait dans le Moniteur pour indiquer que la cocarde blanche avait été arborée comme signe de ralliement momentané, mais qu’aujourd’hui, tout le monde étant d’accord sur le retour des Bourbons, elle devait faire place aux couleurs sous lesquelles tant de grandes choses avaient été faites, et qui devaient rester définitivement celles de la nation. Tout cela avait seulement pour but de gagner du temps et cachait un piège. Le gouverne-