‹ Mémoires du Duc de Raguse imprimés sur le manuscrit original de l'auteurChapitre 25 sur 178 · LIVRE XXI. — 181*-1815. t · texte numérisé non relu

LIVRE XXI. — 181*-1815. t

trée des Espagnols, alors superflue, puisque le roi était à Paris et que les provinces du Midi s’étaient prononcées en sa faveur.) Sa voix les a frappés de crainte. Cet événement m’a rappelé ce beau passage d’Homère où, racontant la fuite des Grecs devant les Troyens, ceux-ci furent frappés de terreur et abandonnèrent leur poursuite à la voix d’Achille qu’ils avaient reconnue. » On imagine qu’un sourire moqueur de l’auditoire accueillit cette citation.

Louis XVIII avait de la pédanterie et tenait du rhéteur dans sa manière de s’exprimer, et cependant il ne savait pas parfaitement le français. Je le lui ai entendu dire à lui-même; et, quoique assurément il parlât très-bien, il avait cependant raison, car j’ai remarqué quelquefois des fautes dans son langage. Son caractère était faible, et il avait besoin d’ètre dominé; mais il avait le premier degré de force, qui rend fidèle et obéissant à celui que l’on a pris pour maître. Le comble de la faiblesse, c’est d’appartenir au dernier qui nous parle. H avait horreur de prendre un parti. Se décider était pour lui un supplice. Aussi un ministre habile ne pouvait mieux faire que de toujours lui présenter des solutions toutes faites. Je l’ai entendu dire à M. de Bonnet, homme de beaucoup d’esprit, qui a passé de longues années près de lui et dans son intimité.

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Ouand on lui présentait des doutes, il entrait dans une incertitude qui ajournait souvent un résultat désiré et pressant. Sans doute on finissait par l’obtenir, mais d'une manière moins avantageuse, il fallait lui dire : « Sire, il faut faire telle chose; il n’y a pas à hésiter; c’est une chose évidente. » Kt tout était aussitôt terminé.

En résultat, Louis XVIII était plutôt un homme de sens qu’un homme d’esprit. Il avait de la générosité dans le cœur et de la bonté quand les passions de son entourage ne l’empêchaient pas de se montrer tel qu’il était. Sa paresse naturelle, comme ses infirmités, était d’accord avec la modération de son caractère. Il n’avait aucune superstition, et ses pratiques religieuses étaient plutôt d’étiquette que de foi et de conviction. Il ne manquait pas de courage, mais possédait le courage passif, propre aux Bourbons. Sa mort a été digne d’admiration. Ce prince a été grand et fort dans cette circonstance où tant d'hommes sont faibles; il a vu arriver sa fin avec un calme, une résignation qui m’inspirèrent <lans le temps une profonde admiration. Il s’est montré avec la physionomie d’un sage de l’antiquité au moment de cette grande épreuve.

Le 4 juin, la Charte fut proclamée et le nouvel ordre de choses constitué. Une séance royale le consacra, et les Chambres, réunies pour la première

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foi.s, prêtèrent serment en présence dn roi. On établit de la manière la plus explicite le droit divin, tandis qu’il eût été sage, la question étant résolue par le fait, de laisser tout dans le vague. Les mots de charte octroyée et d’ordonnance de réformation déplurent, donnèrent sur-le-champ des arguments spécieux aux mécontents, et agirent puissamment auprès des esprits inquiets et défiants. Combien tout eût été facile si l’on eût adopté et continué l'ordre ancien, le régime impérial, amélioré et modilié! Tout eût coulé de source, et aucune question ardue n’aurait été élevée. La Chambre des députés fut formée de l’ancien Corps législatif, en attendant une autre Chambre qui serait choisie d’après un nouveau mode d’élection. La Chambre des pairs fut composée d’une manière systématique et raisonnable. On prit, pour eu faire la base, la plus grande partie de l’ancien Sénat. On y joignit les anciens ducs et pairs, un certain nombre d’individus appartenant à de grandes familles anciennes, et presque tous les maréchaux et les illustrations nouvelles. Une chose fâcheuse, maladroite et injuste, fut de n’y pas comprendre Masséna, dont le nom glorieux marque d’une manière si éclatante dans notre époque. On en vint jusqu’à disputer à cet homme illustre la qualité de Français, comme si tant de services rendus, tant de batailles gagnées

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pour la France, ne l'avaient pas naturalisé de fait! Le traiter avec faveur était une démarche habile et politique. 11 était monstrueux et absurde de manquer ainsi à la plus rigoureuse justice envers un de ceux qui avaient le plus contribué à illustrer le nom français. La conduite tenue alors fut le résultat d'une (le CCS inspirations funestes qui devaient se renouveler si souvent dans la suite.

Le roi avait été précédé ou rejoint par ses deux neveux, les ducs d’Angoulême et de Berry. J’aurai tant d’occasions de parler du premier que j’en dirai peu de chose ici. Seulement il parut dépourvu de grâce et d’esprit. M. le duc de Berry semblait lui être fort supérieur. On remarqua en lui du mouvement, de la gaieté, le goût des beaux-arts et des plaisirs. Les jeunes officiers généraux attachés à l’état-major de l’F.mpereur, ces courtisans qui avaient porté à l’armée l’esprit des cours, esprit mille fois plus funeste et plus révoltant sur le terrain de la guerre où la vérité, la franchise, le dévouement, devraient seuls régner; ces militaires, dis-je, après avoir dévoré autrefois bien des faveurs sans partager les dangers, crurent qu’il y avait encore pour eux bonne curée à faire avec le nouvel ordre de choses. Aussi se précipitèrent-ils sur les pas et autour de M. le duc de Berry, qui d’abord en fut flatté. Mais bieut(jt après la brusquerie habi-

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