‹ Mémoires du Duc de Raguse imprimés sur le manuscrit original de l'auteurChapitre 29 sur 178 · LIVRE XXI. — isu-isir · texte numérisé non relu

LIVRE XXI. — isu-isir

ont semblé rappeler en elle quelques bons sentiments pour moi. J’ai tant de peine à haïr, je trouve tant de douceur dans les sentiments opposés à la haine, que je me suis montré sensible à son intérêt. Voilà une tâche pénible achevée. A présent, je n« m’occuperai plus d’elle.

Je disposai des premiers moments de liberté pour faire un voyage à Châtillon et aller voir ma mère. Elle eut un grand bonheur à me retrouver sain et sauf, après une vie si longtemps livrée aux périls. .Sa santé était chancelante, et je devais bientôt la perdre. Heureusement pour elle, elle échappa aux douleurs que lui auraient données les Cent-Jours et ma proscription. Je m’occupai de mettre à exécution les embellissements projetés depuis longtemps au manoir paternel. Le château de Sainte-Colombe, qui touche Châtillon, placé dans une situation charmante, était susceptible de devenir un très-beau lieu, une magnifique habitation. Je suis parvenu à le rendre tel. Ce ne sont pas ces embellissements qui ont causé la perte de ma fortune. Un homme raisonnable ne se ruinera jamais par de semblabks travaux. Il doit en .savoir d’avance le prix à peu près; dans tous les cas, s’arrêter quand la somme qu’il lui faut dépasse ses moyens. C’est en faisant des entreprises d’industrie que l’on se ruine facilement, parce que, l’argent dépensé devant prévit 5

duire, on se fait illusion sur les résullots el on exagère les espérances. On n’est pas arrêté par une dépense momentanée, parce qu’on la regarde en quelque sorte comme un prêt fait cà l’industrie qu’on exploite; mais le moment n’est pas venu de rendre comj)te de cette partie des soucis et des tourments de ma vie.

Pendant mon ])rcmicr séjour à Châtillon, Monsieur, depuis Charles X, en route pour visiter le Midi, s'arrêta vingt-quatre heures chez moi. Il y reçut tout ce que le voisinage avait de distingué. U semait partout des encouragements et des récompenses. Il prodiguait les croix de la Légion d’honneur. II en lit, ainsi que les princes ses fils dans leurs divers voyages, une telle distribution, que je soupçonnai le gouvernement de vouloir déconsidérer CCI ordre; mais j’étais dans l’erreur. Peu après, on fut tout aussi peu mesuré dans la distribution de la croix de Saint-Louis. Ôn devait supposer que les Bourbons auraient dù en être avares; mais ces princes n’ont jamais mis aucune mesure dans la distribution de leurs grâces. Quelquefois, sans motif, ils en sont parcimonieux, et dans d’autres occasions leur bonté, allant jusqu’à la faiblesse, leur en fait faire un tel emploi, qu’il en diminue le prix. Ce qui passe par leurs mains est bientôt démonétisé. On l’a vu, pour les distinctions de tout genre,

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pondant les seize ans qu’ils ont régné. Je revins à Paris pour siégera la Chambre et m’occuper de l’établissement de ma compagnie de gardes du corps.

Les travaux de la Chambre furent peu de chose, et je n’y pris cette année aucune part. Le ministère présenta une loi sur la presse, assez mal faite et dont la discussion donna beaucoup de ridicule à l’abbé de Montesquieu. Benjamin Constant, le premier faiseur de pamphlets du monde, réfuta tous ses arguments avec une supériorité remarquable, sans sortir des bornes de la politesse et d’une bonne plaisanterie.

Ma compagnie, établie à Melun, se livra à l’instruction avec ardeur. J’avais placé, parmi les lieutenants et sous-lieutenants, des officiers généraux et supérieurs de cavalerie très-distingués. Aussi futelle promptement tout ce qu’un corps semblable peut devenir. Je m’attachai à cette belle jeunesse, qui là, et partout ailleurs depuis, a justifié mon estime et ma confiance.

Il y eut, vers le mois d’août, un événement de peu d’importance, mais qui sert à peindre le caractère calme et indifférent de Louis XVIII. Au retour d’une chasse et d’une fête qu’avait donnée le duc de Berry au bois de Boulogne, M. de Blacas se rendit chez moi et me dit avoir l’ordre du roi de me conduire chez lui sur-le-champ. Je m’y rendis ; le roi

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i>8 MÊMOinES DU DUC DE RAUUSE.

me dit : « Je viens de recevoir l’avis que le prince de Wagram est en correspondance avec l’ile d’Elbe, et qu’il en a reçu une lettre il y a peu de jours, (ioinme il m’en a fait mystère, cette correspondance est coupable. Rendez-vous chez lui avec M. de Blacas, et demandez-lui l’explication de ce fait. S’il en est ainsi, vous l’arrêterez et le conduirez à Vincennes. J’ai pensé qu’en vous choisissant, vous qui ôtes doublement son camarade, cette mesure de rigueur lui serait moins pénible. » Si la chose eût existé, dans l’esprit que supposait le roi, et cette supposition pouvait seule motiver un acte aussi sévère et aussi éclatant, la chose était très grave. Napoléon, en rapport avec son ancien major général, pouvait faire craindre une conspiration et une révolte prochaine. -\ssurément, il y avait pour Louis XVIII sujet à réflexion. Eh bien, je le trouvai dans son cabinet occupé à lire Àmiromaque !

Je me rendis chez Berthier et lui demandai l’explication de cette prétendue correspondance. D me dit qu’effectivement il avait reçu une lettre du général Bertrand pour avoir des livres. 11 en avait parlé au roi, et celui-ci se le rappela.

Le gouvernement nomma un gouverneur dans chaque division militaire. Presque tous les maréchaux furent investis de cette dignité et eurent des lettres de service pour aller y exercer leur auto-

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