LIVRE XXI. — «8n-i»î!ri. H
ment provisoire fit écrire au maréchal Jourdan, commandant à Rouen, que mon corps d’armée avait pris la cocarde blanche, ce qui n’était pas vrai, et lui. au même instant, la fît adopter par ses troupes en leur faisant un ordre du jour. Quand je revins sur cette question, on me répondit que j’étais bien diffîcile, puisque le doyen des armées de la République venait de donner l’exemple. Le maréchal Jourdan ne se doutait guère du rôle qu’on lui faisait jouer. 11 n’avait pas prévu qu’il deviendrait l’instrument de l’émigration. Ce grand changement, dont les conséquences ont été si graves^ a donc été obtenu par une espèce d’escamotage. Fidèle à ma conviction, je conservai encore cette cocarde, et c’est avec elle que j’ai été à la rencontre de Monsieur à la barrière, le 12 avril. Le lendemain, personne, absolument personne, ne l’ayant plus, je la quittai.
C’est une chose remarquable que ces délicatesses de conscience si singulièrement placées. Monsieur ne pouvait pas entrer à Paris avec la cocarde tricolore à son chapeau, et il portait l’habit national aux trois couleurs.
Le Sénat, constamment servile sous l’Empire, avait cru se réhabiliter, aux yeux de la nation, par l’acte de vigueur qu’il venait de faire; mais il montra bientôt quel était le véritable mobile de ses actions. L’espèce de constitution qu’il se hâta de ré-
diger, et surtout la disposition par laquelle il garantissait aux familles des sénateurs la propriété des biens, dont les titulaires avaient seulement la jouissance viagère, trahirent promptement ses intentions.
Enfin arriva le 12 avril, jour fixé pour l’entrée solennelle de Monsieur. Une députation des corps constitués alla le complimenter et le recevoir à la barrière. Presque tous les maréchaux s’y trouvaient. Monsieur nous reçut avec grâce et bienveillance, et le charme de ses manières eut un succès universel. La population entière de Paris et des environs était dans les rues, sur les boulevards, aux fenêtres des maisons. Jamais transports de joie ne furent plus énergiques et plus unanimes. 11 y avait une sorte d’ivresse dans les esprits. Ces faits ne seront contredits par aucune personne de bonne foi ayant été présente à ce spectacle.
Je l’ai déjà dit, et je le répète, ces acclamations, cette joie folle, n’étaient pas et ne pouvaient pas être de l’amour pour les Bourbons. A peine si la génération d’alors en avait entendu parler. 'Elles exprimaient seulement la fatigue extrême que l’on avait du pouvoir déchu, dont l’oppression dqs dernières années avait été insupportable. La présence des Bourbons semblait alors offrir un refuge et garantir pour l’avenir une sorte d’affranchissement. Les cris