‹ Mémoires du Duc de Raguse imprimés sur le manuscrit original de l'auteurChapitre 35 sur 178 · LIVRE XXI. — 18U-I8I · texte numérisé non relu

LIVRE XXI. — 18U-I8I

préparé et établi son crédit, ün le crut pénétré des sentiments d’un émigré de Coblenlz, et on le choisit. S’il en avait été ainsi, cette circonstance eût dû être un motif d’exclusion. Le jour où un homme, changeant d’opinion, devient infidèle à ses principes, à ses antécédents, il perd son crédit. Or le crédit, force morale, puissance d’opinion, ajoutée à une puissance réelle et positive, est nécessaire dans toutes les carrières et dans toutes les situations de la vie. Le crédit, c’est la confiance qui change de nom et d’objet, suivant l’application qui en est faite. Le crédit, chez le négociant, est fondé sur l’idée de sa fortune et de sa probité; chez l’homme de guerre, c’est la croyance en son talent et son courage; chez l’homme d’État, c’est la foi en son expérience et son génie. Quand l’homme public est, à tort ou avec raison, dépouillé de son crédit, il ne peut plus rien, il est tout seul avec ses cinq sens et n’a plus que la misérable et chétive puissance d’un seul homme.

Soult entra donc au ministère, au grand étonnement de tout ce qu’il y avait de sensé. L’abbé de Montesquieu me questionna sur ce choix ; je lui dis : « Le changement de Dupont était indispensable, car on aurait péri par suite des fautes qu’il commettait chaque jour par ignorance; mais il y a les mêmes dangers avec celui-ci, et, de plus, à

craindre celles qu'il conimellra peut-être volontairement. En résultat, si Soult est de bonne foi, il est possible, mais encore incertain, qu’il fasse des choses utiles; s’il est de mauvaise foi, nous sommes perdus, car les hommes comme lui ont plus d habileté pour faire le mal que pour faire le bien. »

Les propos les plus hostiles, les plus scandaleux, étaient tenus publiquement contre le nouvel ordre de choses. Un oflicier brave, actif et spirituel, Charles de la Bédoyèrc, était particuliérement renommé par l’audace de ses discours. Ayant épousé mademoiselle de Chatelux, et, à ce titre, se trouvant l’allié des Damas, il était protégé par eux. Or, chez les gens de la cour, les intérêts de famille passent avant ceux de parti et d’opinion. Les Damas donc sollicitèrent le commandement d’un régiment pour lui et l’obtinrent. Employer de cette manière un homme connu par les sentiments hostiles était fort blâmable; mais le comble de l’imprudence fut de lui donner un régiment situé à la frontière, et de plus à la frontière d’Italie, point suspect et par lequel des troubles pouvaient pénétrer chez nous. Aussitôt informé, j’en prévins M. de Blacas, sans produire, comme toujours, aucune impression sur lui. Son infatuation le rendait toujours sourd à tous les discours et à tous les avis.

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