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Le maréchal Ney avait été envoyé dans son gouvernement pour y rassembler les troupes et les opposer à la marche de Napoléon. A son départ, il avait, en présence de nombreux témoins, baisé la main du roi et promis de ramener Napoléon dans une cage de fer. Cette expression était hideuse de la part d'un de ses anciens lieutenants. On sait ce qui arriva. Malgré l’opinion adoptée par beaucoup de gens sur sa résolution de trahir en partant de Paris, je suis convaincu qu’il n’en était rien. Le caractère mobile et emporté du maréchal Ney l’empêchait d’être longtemps d’accord avec lui-même. Quelques circonstances semblent déposer contre ses intentions; mais je suis convaincu qu’en partant il était de bonne foi et qu’il comptait servir fidèlement le roi. L’opinion de ses troupes, cette magie qui accompagne toujours le nom et la pei-sonne d’un chef sous lequel on a longtemps servi, et enfin les conseils de ceux qui étaient près de lui, et au nombre desquels était M. de Bourmont, l’ont entraîné et décidé. Tous ses généraux, y compris celui que je viens de nommer, ont arboré ce jour-là la cocarde tricolore et assisté au repas qui eut lieu pour célébrer le retour de l’Empereur et porter sa santé.
La nouvelle des événements de Lons-le-Saulnier sembla développer l’énergie du roi. Il se rendit aux
MÉMOIUKS DU ÜLT, l)E RACÜSE.
Chambres réunies, où une séance royale eut lieu, el il leur aiiiiouça, dans un discours touchant, la résolution prise de mourir pour sou peuple. L’effet en fut prodigieux. Jamais rien de plus pathétique n’agit plus puissamment sur des hommes rassemblés; jamais je n’ai éprouvé des sensations plus profondes. On peut juger d après cela des résultats qu’on aurait obtenus par la mise en action de ces mémorables paroles. Je crus le roi décidé à exécuter ce que je lui avais proposé. Le colonel FaLvier, d'après mes ordres, avait dressé tous les projets de détail; mais le roi ne changea pas de langage avec moi. 11 me parla du camp de Villejuif, où les troupes se rassemblaient, et de la bataille qu’il allait y livrer. Parler de combattre, avec des troupes dont les dispositions étaient si connues, si patentes et si évidemment hostiles contre lui, était chose pitoyable. Une revue de la garde nationale avait montré un bon esprit dans la population, mais cependant personne ne se présenta pour marcher à l’ennemi. Dès lors, n’ayant rien préparé pour se défendre, on ne pouvait plus se faire illusion sur l’avenir.
Les nouvelles se succédaient avec rapidité. Les troupes à portée de la route allaient rejoindre l’Empereur et n’attendaient pas même de recevoir ses ordres. Cette vieille garde tant dédaignée, on la faisait partir de Metz, el on crut se l’attacher en
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proniellant le grade de sous-lieutenant à chacun des soldats qui la composaient. On demanda l'avis de> chefs par le télégraphe; mais la réponse fut que de semblables faveurs, dans des circonstances pareilles et avec des antécédents si récents, ne produiraient que le mépris. Bientôt celte troupe reprit les anciennes couleurs et se sépara de ceux de ses chefs qui voulurent rester fidèles.
Soult avait eu précédemment l’étrange idée de rassembler tous les officiers à demi-solde présents à Paris et dans la division, et d’en faire un corps armé de fusils pour l’opposer à Napoléon, mesure si étrange, qu’elle moliva,*de ma part, auprès du roi, l’accusation de trahison contre son ministre. En effet, le foyer du mécontentement était placé parmi les officiers, et particulièrement parmi les officiers non employés. Leur donner des fusils et en faire des soldats aurait pu à peine réussir, en supposant chez eux l’aflèction la plus vive et le dévouement le plus absolu: mais, dans la circonstance, et avec leurs mauvaises dispositions bien connues, l’absurdité de cette mesure était évidente. Quand une révolte a lieu, la première disposition à prendre est d’ordonner la dispersion des individus qui se sont réunis dans un but coupable, parce que'chacun, placé à côté d’autres mécontents, sent sa force, tandis qu’isolé il devient faible; et, dans ce cas-ci,
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réunir ceux qui doivent y participer, n’est-ce donc pas organiser la révolte? L’effet fut conforme à ces prévisions. L’insurrection immédiate de ce corps d ofüciers, réuni à Melun, força à le dissoudre. Des cris univereels s’élevèrent contre Soult, et le roi lui retira son portefeuille.
Je ne sais si Soult avait été dans le secret du retour de l’Empereur: j’en doute; mais, ce dont je suis bien convaincu, c’est qu’il a employé son intelligence à augmenter le nombre des ennemis des Bourbons, au lieu de chercher à leur faire des partisans, et qu’il voulut évidemment leur perte; mais an profit de qui ?
Les défections se succédaient rapidement; elles précédaient l’arrivée de Napoléon. Aucun rapport ne faisant connaître sa marche avec certitude, je pris le parti d’envoyer deux détachements de la maison du roi, l’un à Provins et l’autre à Sens, à la tète desquels étaient deux ofliciers intelligents. De quatre heures en quatre heures, un officier m’était expédié en poste avec la nouvelle des événements dont on avait connaissance.
Le 19 mars, à neuf heures du matin, je reçus le rapport que Napoléon était entré le 17 à Auxerre et continuait sa marche sur Paris. Je me rendis immédiatement chez M. de Blacas, et nous fûmes ensuite ensemble chez le roi. Aussitôt après lui avoir
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rendu compte de ce que je venais d'apprendre, le roi me dit, sans aucune émotion et comme une chose arrêtée d’avance dans son esprit : « Je partirai à midi. Donnez les ordres en conséquence à ma maison militaire. » — Et toujours auparavant il m’avait répété jusqu’à satiété qu’il voulait rester. Je lui répondis que la chose était impossible. L’appel étant fuit depuis huit heures, tout le monde était dispersé. 11 insista, et je lui démontrai qu’avec la meilleure volonté on ne pouvait pas prévenir chacun avant l’appel du soir à six heures; mais il ne voulut entendre à rien. Alors je lui demandai de me donner au moins jusqu’à deux heures, afin que j’eusse le temps de faire courir partout pour rassembler mon monde. 11 m’exprima son indécision sur le lieu où il se retirerait; mais il pensait sortir du côté de la barrière de l’Étoile, de là se rendre au Champ de Mars, sous prétexte de passer la revue de sa maison, et, arrivé à la hauteur des Champs-Élysées, continuer sa l’oute. Je devrais alors suivre la même direction que lui.
Je le quittai pour exécuter ses ordres. On parvint à prévenir les gardes du corps, chevau-légers, gendarmes, mousquetaires, etc., etc., et, à deux heures, toute la troupe dorée était à cheval, au Champ de Mars, attendant la nouvelle du départ du roi pour se mettre en mouvement et marcher à sa suite.
!)t: MEMOIRES DU DUC DF. RACUSt.
Trois heures étaient passées, et le roi n’arrivait pas. Des rasseinhlements étaient formés sur la place Louis W et aux environs du château. Je crus à propos de porter la télé de ma colonne dans l’allée des Veuves, prête à déboucher sur la route ou à se porter sur les Tuileries, si les circonstances le rendaient nécessaires. J’envoyai plusieurs aides de camp aux renseignements.
Nous étions dans cette situation quand le roi arriva au Champ de Mars en voiture; il continua jusqu’à l’allée des Veuves, où il s’arrêta. Je m’approchai de la portière, et il me dit : « J’ai changé d’avis, et je ne partirai que cette nuit. Faites rentrer les troupes, et à sept heures venez chez moi. >>
Celte disposition avait été prise dans un conseil tenu par le roi depuis que je l’avais quitté. On y avait décidé de conduire le roi à Lille, et on va voir la sagesse des mesures prises pour l’exécution de cette disposition. Napoléon, en débarquant, avait mille hommes avec lui, et nous pouvions en réunir quatre-vingt mille. Les forces respectives ne comportaient donc pas une guerre. Il ne pouvait être question d’aucun combat. C’était une affaire d'opinion. Si les troupes étaient fidèles au roi, la troupe de Napoléon disparaissait comme un nuage; si les troupes prenaient parti pour lui, comme cela arriva, c’était lui alors qui avait quatre-vingt mille