‹ Mémoires du Duc de Raguse imprimés sur le manuscrit original de l'auteurChapitre 6 sur 178 · LIVRE XXI. — I8U · texte numérisé non relu

LIVRE XXI. — I8U

pays, et attacher du prix à son éclat et à son influence extérieure. Ainsi, quand, le 25 avril, Monsieur, d’un trait de plume, par un traité monstrueux, céda, contre rien, cinquante-quatre places garnies de dix mille pièces de canon, que nous possédions encore en Allemagne, en Pologne, en Italie, en Belgique, il a heurté l’opinion en ce qu’elle a de plus honorable et de plus légitime. Une nation n’a pas combattu pendant vingt ans pour être insen- ‘sible à la gloire acquise. Elle peut être blasée sur ses succès et n’en pas désirer d’autres, mais elle ne souffre pas que, traitant sans considération ce qu’elle a fait, on montre du mépris ou du dédain pour des actions payées au prix du plus pur de son sang.

La réduction du royaume au territoire de l’ancienne France devait être pénible pour tout le monde. Il eût été habile de garder comme gage, pendant la négociation, ce qu’on tenait à l'étranger. C’était un moyen d’obtenir peut-être de meilleures conditions. Les Bourbons, n’étant pas la cause de nos désastres, ne pouvaient pas être responsables de leurs conséquences; mais il eût été politique de ne rien négliger pour en diminuer la gravité et pour restreindre l’étendue des sacrifices. Leurs efforts à cet égard auraient dû être ostensibles et patents. Au lieu de cela, ils ont paru aller

Ii; MÉMOIRES DU DUC DE RAGUSE.

au-devant des désirs des souverains de l’Europe. 11 semblait que le surplus de ce qu’ils regardaient comme leur patrimoine leur était à charge. On aurait dit qu’ils considéraient comme au-dessous d’eux d’être les successeurs de Napoléon, au lieu d’être les héritiers de Louis XVI. Et cependant ce patrimoine, qui le leur a rendu?

Napoléon, par ses grandes qualités, pouvait seul maîtriser la Révolution et relever le trône. Il est vrai sans doute que son intention n’était pas de le leur transmettre, et qu’il n’en fût jamais descendu s’il eût su résister aux entraînements de son ambition.

Les Bourbons n’ont donc rien senti de ce que leur propre intérêt, de ce que l’intérêt de leur conservation, leur prescrivait, ni relativement à l’État en masse, ni à l’égard du sentiment de dignité du pays, ni par rapport à l’existence propre des familles nouvelles que l’Empire avait élevées et dont il avait fondé l’avenir. Ils furent les dupes de leur entourage. Us entrèrent, sans s’en douter, dans des voies impraticables et sans issue possible. Leurs passions personnelles, il est vrai, n’étaient que trop d’accord avec cette marche, et leurs souvenirs que trop en harmonie avec l’esprit, les calculs et les vues de ceux qui, sans le vouloir, les conduisaient à leur perte.

Digilized by Coogle

Page 1