‹ Mémoires du Duc de Raguse imprimés sur le manuscrit original de l'auteurChapitre 65 sur 178 · LIVRE )tXl. - CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

LIVRE )tXl. - CORRESPONDANCE

importants qu’ils ont rendus : car il est des événements d’une telle nature, qu’ils sont au-dessus de l’organisation humaine.

« Français! il n’est aucune nation, quelque petite qu’elle soit, qui n'ait eu le droit et ne se soit soustraite au déshonneur d’obéir à un prince imposé par un ennemi momentanément victorieu.x. Lorsque Charles VU rentra à Paris et renversa le trône éphémère de Henri VI, il reconnut tenir son trône de la vaillance de ses braves, et non du prince régent d’Angleterre.

« C’est aussi à vous seuls et aux braves de l’armée que je fais et ferai toujours gloire de tout devoir.

« Napoléon.

« Par l’Empereur,

« Le grand maréchal, faisant fonctions de major général de la grande armée,

« Comte Bertrand. »

RÉPON.SE DU DUC DE RACCSE

A LA PIOCIAKATIOII DATÉE DD COLEE DE JDAX, LE 1” DAIIA 1815

U Une accusation odieuse est portée contre moi à la face de l’Europe entière, et, quel que soit le caractère de passion et d’invraisemblance qu’elle porte avec elle, mon honneur me force à y répon-

dre. Ce n’est point une jtistification que je présente ici, je n’en ai pas besoin : c’est un exposé fidèle des faits qui mettra chacun à même de connaître la conduite que j’ai tenue.

« Je suis accusé d’avoir livré Paris aux étrangers lorsque la défense de cette ville a été l’objet de l’étonnement général. C’est avec des débris misérables que j’avais à combattre contre toutes les forces réunies des armées alliées; c'est dans des positions prises à la hâte, où aucune défense n’avait été préparée, et avec huit mille hommes, que j’ai résisté pendant huit heures à quarante-cinq mille, qui furent successivement engagés contre moi; et c’est un fait d’armes semblable, si honorable pour ceux qui y ont pris part, que l’on ose traiter de trahison !

« Après l’affaire de Reims, l’empereur Napoléon opérait avec presque toutes ses forces sur la .Marne, et s’abandonnait à l’illusion que, ses mouvements menaçant les communications de l’ennemi, celuici effectuerait sa retraite, lorsqu’au contraire l’ennemi avait résolu, après avoir opéré la jonction de l’armée de Silésie avec la grande armée, de marcher sur Paris. Mon faible corps d’armée, composé de trois mille cinq cents hommes d’infanterie et de quinze cents chevaux, et celui du duc de Trévise, fort d’environ six à sept mille hommes, furent lais-

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sés sur l’Aisne pour contenir l’armée de Silésie, qui n’en était séparée que par cette rivière et qui, depuis la jonction du corps de Bulow, et de divers renforts, était forte de plus de quatre-vingt mille hommes. L’armée ennemie passa l’Aisne et nous força à nous replier. Mes instructions étant de couvrir Paris, nous nous retirâmes sur Fismes, et nous adoptâmes, le duc de Trévise et moi, un système d’opérations qui, sans nous compromettre, devait retarder la marche de l’ennemi : c’était de prendre successivement de fortes positions que l’ennemi ne pût attaquer sans les avoir reconnues ou sans avoir manœuvré pour les tourner, ce qui nous préparait aussi les moyens de battre quelques-uns des détachements qu’il aurait faits. Des ordres vinrent de nous diriger à marches forcées sur Châlons. Nous les exécutâmes; mais, arrivés à Vertus, nous fûmes informés que la plus grande partie de l’armée ennemie occupait Châlons, tandis qu’un autre débouchait

sur Épernay, et que le corps de Kleisl, qui nous avait suivis, passait la Marne à Château-Thierry; et, apprenant en môme temps que Napoléon était encore devant Vitry et avait une arrière-garde à Sommepuis, nous marchâmes, sans perdre un moment, pour le rejoindre, et, le 24 mai-s, je pris position à Soudé. Je croyais encore l’armée française à portée, car qui eût pu croire, en effet, au passage

de la Marne sans avoir un pont, et que l'empereur Napoléon eût laissé entre Paris et lui des forces huit fois plus considérables que celles qu’il pouvait rassembler? Le 25 au matin, à peine avais-je acquis la certitude de ce mouvement, que toute l’armée ennemie déboucha sur moi. Je me retirai en canonnant l’ennemi, et toute la retraite se fût faite avec le même ordre si quelques troupes, malheureusement restées à Bussj -l’Estrée et à Vatry, ne s’étaient trouvées ainsi en arrière de nous : il fallut les attendre pendant une heure à Sommesous, et nous soutenir contre des forces colossales, dont le nombre croissait toujours; le passage des défllés nous fit éprouver quelques pertes, et nous terminâmes la journée en prenant position sur les hauteurs d'Allcment, près de Sézanne. Je ne parle pas de la division du général Paclhod, qui, d’après des ordres directs de l’Empereur, manœuvrait pour son compte, donna dans l’armée ennemie et fut prise sans que j’eusse connaissance de son existence.

« Le lendemain, nous primes position de bonne heure au défilé de Tourneloup. L’ennemi arrivant, nous continuâmes notre retraite, et je fis l’arrièregarde. Arrivés le soir devant la Ferté-Gaucher, nous trouvâmes le corps de Kleist occupant cette ville, et à ‘ cheval sur la grande route de Coulommiers, tandis qu'un gros corps de cavalerie dépassait la gauche de

LIVRE XXI. — CüRRESPOND.\NCE li'.l l’armée ennemie. Notre position était critique, elle était presque désespérée. Nous nous en tirâmes par un bonheur inouï. Quelques troupes du duc de Trévise couvrirent notre mouvement contre le corps de Kleist; une défense héroïque de mes troupes dans le village de Moutis arrêta l’avant-garde ennemie ; la nuit arriva, et nous effectuâmes notre mouvement sans faire aucune perte. Comme nous ne pouvions plus reprendre la route de Meaux, nous suivîmes celle de Charenton, et, le 29 au soir, nous occupâmes Charenton, Saint-Mandé et Charonne.

« Le duc de Trévise fut chargé de la défense de Paris, depuis le canal jusqu’à la Seine, et moi depuis le canal jusqu’à la Marne. Mes troupes étaient réduites à deux mille quatre cents hommes d'infanterie et huit cents chevaux. C’était le peu d’hommes qui avait échappé à une multitude de glorieux combats. On mit sous mes ordres les troupes que commandait le général Compans : c’étaient des détachements de divers dépôts, de vétérans et de troupes de toute espèce qui avaient été réunis plutôt pour faire nombre que pour combattre; ainsi toutes mes forces consistaient en sept mille quatre cents hommes d’infanterie, de soixante-dix bataillons différents, et environ mille chevaux. Je me portai au jour sur les hauteurs de Belleville ; de là je me hâtai d’arriver à celles de Romainville, qui

t:>U MÉMOIRES DU DUC DE RAUUSE.

élaient la clef de la position, et que le général Compans, en se retirant de Claye, avait omis d’occuper; mais l’ennemi y était déjà, et ce fut dans le bois de Romainville que l’affaire s’engagea. L’ennemi s’étendit par sa droite et par sa gauche; il fut partout contenu et repoussé, mais son nombre allait toujours croissant. Plusieurs mêlées d’infanterie avaient eu lieu, et plusieurs soldats avaient été tués à côté de moi à coups de baïonnettes à l’entrée du village de Belleville, lorsque Joseph m’envoya, par écrit, l’autorisation, que j’ai entre les mains, de capituler. Il était dix heures; à onze, Joseph était déjà bien loin de Paris, et à trois heures je combattais encore; mais à cette heure, ayant depuis longtemps la totalité de mon monde engagé, et voyant encore vingt mille hommes qui allaient entrer de nouveau en ligne, j’envoyai divers officiers au prince de Schwarzenberg pour lui faire connaître que j’étais prêt à entrer en arrangement. Un seul de mes officiers put parvenir, et certes je ne l’avais pas envoyé trop tôt, car, lorsqu’il revint, le général Compans ayant évacué les hauteurs de Pantin, l’ennemi s’était porté dans la rue de Belleville, mon seul point de retraite; je l’en avais chassé en chargeant moi-même à la tête de quarante hommes sa tète de colonne, et assurant ainsi le retour de mes troupes; mais je me trouvais

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