‹ Mémoires du Duc de Raguse imprimés sur le manuscrit original de l'auteurChapitre 84 sur 178 · LIVRE XXII. — 1815-18Ü · texte numérisé non relu

LIVRE XXII. — 1815-18Ü

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Il m’est difficile d’evpriincr ceque je ressentis à cet instant et à quel point mon amitié pour lui se réveilla. Je me hâtai de m’offrir à lui pour faire toutes les démarches dans le but de le sauver. 11 m’écrivit une longue lettre |>our me remercier, et je me mis en mesure de le servir. J’allai chez le roi et lui parlai avec instance et chaleur de ce malheureux , beaucoup plutôt victime des passions dû temps que de ses erreurs et de ses fautes; mais le roi fut inexorable. Je lui apportai et lui fis lire une lettre où la conclusion de sa demande était d’être fusillé, et non guillotiné'. Le roi lut la lettre en en-

‘ I ETTBB DO COMTE DE LAVALBTTE AD DOC DE RAGUSB.

« I.a f'onciei^erie, mercredi.

« Je viens d'apprendre au fond de nia prison que vous avez bien voulu vous rappeler mon nom, et *ue vous avez mtde à des expressions de ■ompassion des souvenirs tuuehants d'une anvicnne amitié. Je suis emliarrassé pour vous en remercier, mon gcnci-al, si mon affreux malheur n'avait pas dû effacer de votre twur des sentiments et des procAlés qu’il faut bien que je me reproche, puisqu'une prévoyance plus saine et plus i‘!evée les a condamni'-s. Cependant nous nous trouvons l’un et l'autr<.' placés dans des positions si différentes, que j'ai besoin de franchir l’es- |«ice de beaucoup d'années pour pouvoir retrouver mon ancien compagnon d'armes, et de lui présenter rhomnie qu'il estimait sur le Iwrd d'un abîme dont il ne peut être écarté que |or une main amie. .Ma tête est dévouée. J’ai pu entendre, .sans trouble, l'arrêt fatal qui l’a proscrite ; mais, je vous l’avoue, ce n’est pas sans horreur que je me vois entoure «le bourreaux et marchant à l’échafaud. Mourir, pour nous, vieux soldats, est peu de chose, nous avons bravé la mort sur de nobles champs de bataille; mais la Grève!.... Oh! cela est horrible ! Si j’avais méconnu mes devoirs ; si, lié [lar un serment ou engagé par de simples obligatiou.Mb' [losition, j’avais cru les oublier, je serais oiiipable. .Mon malheur e>t de ne pas avoir ass«z «listingue 1« nuance di'diiatc qui séparait l'in-

MÉMOIRES nu DUC PE RAGÜSE.

lier et me répondit avec sécheresse : « Non; il faut qu’il soit guillotiné! »

On remua ciel et terre pour intéresser en sa faveur la famille royale. M. de Richelieu voulut es-

|i'i »«11p (1p rautorité Irgillinc qui s’éloignait, do la violence qui la |ioursnivait. Uélas I notre éducation de sujets a été si mauvaise ot si mal l'irigée ! J'ai consulté le mouvement de mon coeur, ainsi que j’ai toujouis fait, et la diiïércnce de quelques heures a suffi pour me jeter dans l'abime.

c La gravité do la cause', plus que l'intérêt que vous m'auriez consené, vous a, sans doute. Lion instniit des fautes qu'on me reproche, et des crimes qu'on m'im|>nte. Je suis étranger aux malheurs de la France. Je suis étrauger i rinrortune do notre soureiain. Je me suis cm libre d'agir quand je n'ai ]<lns aperçu les traces de l'autorité légitime et sacrée. Hélas! mon gémual, aujourd'hui, ma malheureuse compagne est tombée aux pieds de Louis ‘XVIII, dans cetle meme salle où, il y a vingt-trois ans, au 1 0 août , que, confondu avec les gardes suisses, je venais prorliguer ma vie pour Louis XVI et son auguste famille. Vous m'avéz connu à l'armée peu d'années après; nous avons sans cosse été unis; ai-je jamais contribué aux malheurs de lu France, ai-je jamais propagé ou partagé les prinei|>es em|K)isunnés qui ont corrompu l'esprit public et les mœurs nationales? Ai-je été tiavaillé de cette ambition inquiète qui troublait ma patrie et l'Europe? Non, non! irciqié de devoirs obscurs, trouvant mon bonheur dans ma famille et dans la société de mes amis, j'ai laissé pa-ser tranquillement devant moi tous les ambitieux. Ainsi, étranger ù la Révolution, é scs principes et à scs désastres, je rroyai-- .avoir acquis le droit de ne plus craindre aucun danger. Je croyais mémo pouvoir délier l'envie d'ajiprocher de moi, lorsqu'un afi'ieux bouleversement de terre bouleversa tout, lorsqu’un épouvantable volcan s’éleva cl envahit tout. Il fallait fuir ou se cacher. Les plus braves et les plus sensés l'ont fait. J'ai attendu le volcan, je l'ai vu arriver, je l'ai reconnu, et je m'y suis mêlé comme tant d'autres. Mais l'échafaud pour une étourderie, "tout CO que l'ignominie a de plus exécrable pour une erreur, oh ! mou Dieu ! la proportion n'y est plus. Mon généial, mon ancien compagnon de ilangers, dites au roi que je suis un homme d'honneur, un homme de cœur, un homme de sens, et que, dans ces temps déplorables, il faut distinguer la volonté inalveillante de l’eiTcur précipitée. S’il faut livrer ma tête aux bourreaux, je suis tout préparé. Mais qu'y gagnera l'autorité'?

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