‹ Mémoires du Duc de Raguse imprimés sur le manuscrit original de l'auteurChapitre 89 sur 178 · LIVRE XXII. - I8i5-i8îi · texte numérisé non relu

LIVRE XXII. - I8i5-i8îi

Jamais donc, à aucune époque, la société de Paris ne montra des passions si violentes qn’alors. Les femmes surtout, avec l’activité qui les caractérise, se mirent en scène et voulurent jouer un rôle politique. 11 n’est pas sans intérêt de parler de celles qui occupèrent le premier plan. Entré dans un monde tout nouveau pour moi, j’y contractai diverses liaisons, malgré les différences marquées qui existaient entre les sentiments dominants et les miens; mais des qualités d’esprit et de cœur d’un ordre élevé l’emportèrent sur les inconvénients d’idées politiques peu raisonnables.

La comtesse d’Escars fut celle qui d’abord se mit le plus en évidence. Un esprit très-remarquable, une instruction étendue, et un dévouement historique pour les Bourbons l’y plaçaient naturellement. Napoléon l’avait lui-même mise sur un piédestal en la persécutant. Voici son histoire.

Mademoiselle de la Ferrière, petite-fille du maréchal de Balaincourt, avait épousé avant la Révolution le marquis de Nadaillac, homme de qualité. D’une figure jolie plutôt que belle, elle avait déjà une assez grande célébrité à l’époque de nos premiers troubles. Elle émigra. Devenue veuve peu après, elle se réfugia à Berlin. Accueillie par le roi Frédéric-Guillaume II, père du roi actuel, elle eut une existence remarquable par les hommages et les

202 MÉMOIRES DU DUC DK RACUSE.

soins dont elle fut l’objet. Un émigré veuf, qui était au service de Prusse, homme de guande maison, le baron d'Escars, lui fit la cour et l’épousa. Revenue en France sous l’Empire, elle proclama tout haut ses sentiments pour les Rourbons et de manière à déplaire beaucoup à Napoléon, qui était fort irritable de sa nature. Un exil rigoureux la confina d’abord à File Sainte-Marguerite en l'rovence avec sa fille, personne charmante, dont le dévouement pour sa mère a toujours été sans bornes. Cet exil donna à madame d’Escars une sorte de célébrité. Plus tard, on fut un peu moins rigoureux à son égard; elle eut la permission de vivre à la Ferrière, terre échappée au naufrage universel et située en Touraine.

Napoléon, voulant dompter ses sentiments bourboniens, lui fit demander en mariage sa fille pour le ducDecrès, ministre de la marine; mais madame d’Escars, afin d’échapper à cette nouvelle persécution, trouva un gendre en peu de jours, et fit épouser à sa fille un homme bien né, d’un caractère honorable, mais peu agréable, le marquis de Podenas. C’est dans cette situation que la Restauration trouva madame d’Escars. Le comte d’Escars, frère ainé du baron, premier maitre d'hôtel delà maison du roi, étant mort au même moment, la charge de premier maitre d’hôtel du roi revint au baron, devenu

Page 1