‹ Mémoires du Duc de Raguse imprimés sur le manuscrit original de l'auteurChapitre 96 sur 178 · LIVRE XXII. — 1815-iRîi · texte numérisé non relu

LIVRE XXII. — 1815-iRîi

M. de Vaublanc avait été préfet delà Moselle sous l’Empire, et avait suivi le roi à Gand. En ce moment il était préfet des Bouches-du-Rhône. Homme vain, médiocre et ridicule, il s’était jeté avec une violence sans égale dans l’exagération. Ses prétentions se portaient sur tout; son éloquence était une réunion de mots sonores, mais vides de sens; ses opinions celles des plus violents de son parti. 11 se croyait le premier écuyer du monde, et engagea le sculpteur Lemot à venir le voir pour modeler, d'après lui, la statue équestre de Henri IV. Il avait, sur l’emploi de son temps, des idées si singulières, que, montant à cheval dans son jardin pour sa santé, il Y donnait en même temps ses audiences. La naïveté de son amour-propre passe toute croyance. Je lui ai entendu dire, tout haut et de bonne foi, que la Chambre de 1815 n’avait fait qu’une faute, une grande faute, c’est de ne pas l’apprécier à sa juste valeur. « Il fallait, disait-il, qu’elle m’élevût des statues. » Cet homme ne pouvait marcher avec M. de Richelieu, dont le caractère modéré et raisonnable était l’opposé du sien. Au surplus, il a proclamé une grande vérité à la tribune, démontrée de plus en plus par le temps, en disant que le gouvernement représentatif n’a pas été inventé pour le repos des ministres.

M. de Marbois, ancien magistrat, a occupé, dans

‘2iO MfiMOIlIKS DU DUC DE RAUUSE.

«a jeunesse, l’intendance de la Dominique, où il a laissé des souvenirs honorables. D’un esprit étroit et essentiellement maladroit, il n’a jamais pris la parole à la Chambre des pairs sans nuire à la cause qu’il défendait. Ministre du trésor sous Napoléon, une crise financière fut au moment d’arriver par son incapacité. Napoléon, me parlant de lui un jour à celte époque, me dit : « C’est un honnête homme, un bon garde de trésors, mais un imbécile; il imagine qu'on ne peut pas mentir. » De mœui“s rigides, d’un r^raclère austère, sa faiblesse est extrême, quoique sa figure triste, son âge avancé et sa contenance sérieuse lui donnent l’apparence de la sévérité. Aussi l’a-l-on comparé à un roseau peint en fer. Il s’est prêté, dans l’épuration des tribunaux, à toutes les exigences du parti, sans pouvoir jamais désarmer sa haine. Un petit ouvrage écrit par lui, la Cunjuraiion d’xlruold, aux États-Unis, est rempli d’intérêt et un modèle de style.

M. Corvetto était un célèbre avocat de Gênes. C’était un homme d’un esprit fin et piquant. Il a ■établi de bonnes doctrines d’administration et fondé le crédit dans le budget de 1816 ; mais, le premier, il a placé radiuiuistralion dans les Chambres, en faisant voter les dépenses et l’emploi des fohds, au lieu de s’en tenir au vote de l’impôt, comme le prescrit seulement la Charte. Il eût rempli la double

LIVRK XXII. — I8is-i8i4. 221

condition de l’ordre et de la prérogative royale en se bornant à présenter le budget des dépenses seulement pour mémoire et comme renseignement, l’affranchissant ainsi du vote législatif. D'une grande dévotion, il passait pour honnête homme, mais avait près de lui un gendre nommé Schiaffino, d’une réputation vénale et réputé un grand fripon. Du reste, je l’ai trop peu connu pour donner des détails plus étendus sur lui.

Le duc de Feltre avait été ministre de la guerre sous Napoléon, et, à ce titre, les gens qui réfléchissent peu, et c’est le plus grand nombre, le croyaient un homme supérieur. La manière dont le ministère de la guerre était organisé alors prouve, au contraire, qu’il n’y avait rien à conclure de semblable, ou plutôt que c’était un homme d’une grande médiocrité.

Le ministère de la guerre se compose du personnel et du matériel. Or, sous l’Empire, les deu.v branches étaient séparées, et chacune avait un ministre spécial pour la diriger. Le personnel se compose des plans de campagne, de l’avancement, des récompenses, de l’organisation, de la solde et de la justice militaire. Sans doute, pei'sonne n'imagine que les plans de campagne de Napoléon étaient faits par le duc de Feltre. Le travail de l’avancement et des récompenses était présenté par les ma-

233 MËMÜIHES DU DUC DE ItAUUSE.

réchaux commandant les corps d'armée au major général, qui, après les avoir soumis à l’Empereur, expédiait les lettres d’avis, et ensuite envoyait le travail arrêté au ministre de la guerre pour l’expédition des brevets. Les organisations accidentelles des régiments provisoires, des régiments de marche, étaient faites par le major général, quelquefois par l’Empereur lui-même, et renvoyées ensuite au bureau de la guerre pour l’expéditoire des ordres. 11 restait donc la solde et la justice militaire; et encore la solde, sauf les garnisons de l’intérieur, ne se payait jamais que sur les ordres spéciaux de Njapoléon. Le ministre de la guerre n’était donc rien du tout à cette époque, ou seulement une griffe et un garde des archives.

Le duc de Feltre avait parcouru la plus grande partie de sa carrière dans des emplois d’administration. Attaché, en 170.1, au bureau topographique militaire de la Convention, il n’avait servi activement que jusqu’au grade de chef d’escadron, et, s’il avait paru à l’armée, c’était pour occuper des emplois de gouverneur de territoire. On ne pouvait donc plus le ranger parmi les militaires, et, sous Napoléon, il n’avait pas une seule chance pour arriver à la dignité de maréchal. 11 se jeta à corps perdu dans les idées de réaction et de vengeance, et avec d’autant plus de plaisir et d’attrait.

LIVUE XXII. — 1813 - 18 * 4 . 223

que. n’élanl pas militaire et en portant l’habit, il était l’ennemi des gens de guerre véritables, dont il jalousait la gloire, l’éclat et la considération. Il professa donc des opinions d’une grande sévérité contre les fauteurs de la rébellion, et fit cette ordonnance de catégories si célèbre, qui devait aliéner à jamais les esprits; car, chose inouïe! dans les dernières classifications, dans celles qui renfermaient les dispositions les plus rigoureuses, se trouvait tout ce qui avait quelque valeur et faisait la gloire et la force de l’armée.

Le duc de Feltre, nommé ministre peu de jours avant le 20 mars, en rem|dacement du maréchal Soult, avait suivi le roi à Gand, et cette marque de dévouement, jointe à l’exagération de ses opinions, lui avait donné beaucoup de crédit parmi les royalistes. 11 serait allé à Gand, même sans y être appelé parses fonctions, à cause du sentiment de ses torts en 1814 et de la conduite misérable qu’il avait tenue à l’époque du 50 mars. Il redoutait beaucoup de se retrouver en présence de Napoléon, et prit à Gand, lui, ancienne création du régicideCarnot, des sentiments qui l’auraient rendu digne de la première émigration. Renvoyé du ministère au retour et éloigné parTalleyrand des affaires, il resta le point de mire des royalistes, et fut destiné à entrer dans la première combinaison ministérielle faite dans un autre

•m MËMOII'.ES DLI üUi; UE KAUUSE.

esprit : aussi le doiina-l-on à M. de Hicheiieu pour collaborateur. Une vanité de naissance incroyable, dont rien ne peut donner l’idée, était caractéristique chez le duc de Feltre. Simple gentilhomme, il s’est ruiné à acheter des titres et à se faire faire une généalogie. 11 en est venu au point de trouver, pour souche de sa famille, une maison souveraine. Comme les libéraux de notre temps ont souvent été courtisans à d’autres époques, il a obtenu de M. de Las-Cases de l’indiquer dans son ouvrage comme descendant des Plantagenels. Cette manie du duc de Feltre a dû servir, dans de pareilles circonstances, à l’égarer dans sa conduite politique. Du reste, homme probe et délicat, il est mort sans fortune après avoir occupé d’assez grandes places, et pendant assez de temps pour pouvoir s’enrichir.

M. Dubouchage, nommé ministre de la marine, sans^ manquer de finesse, était de la plus grande médiocrité. Officier dans le corps de l’artillerie, étant entré avant la révolution dans le 8' régiment, chargé du service des colonies, il avait passé au département de la marine. Après avoir fait sa carrière dans ce service obscur, à la Restauration il marqua par ses opinions exagérées. Appartenant à une des meilleures familles du Dauphiné, il se trouva en évidence, et M. de Vitrolles, son compatriote, servit à le grandir dans l’espérance d’en

Page 1