‹ Memoires du Duc de RovigoChapitre 21 sur 61 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

L'empereur s’établit à Brunn. — Gratifications aux blessés.

— Départ pour Schœnbrunn.. — Traité avec M. de Huugwitz. — Le roi de Prusse ne veut pas le reconnaître.

— L’Autriche signe. — Partage des territoires. — Entrée des Russes à Naples. — Fâcheuses nouvelles venues de Paris. — Paix signée. — La jeune fille de Vienne. — L* comtesse ***. — Départ de Vienne. — Arrivée à Munich.

— Mariage du vice-roi avec la princesse Auguste de

Bavière. — Départ pour Paris. •

Lorsque j’entrai chez l’empereur , le maréchal Murat était dan s son cabinet; il le bourra d’importance, pour lui avoir fait perdre, par suite d’un faux rapport, quatre heures d’un temps précieux qu’il avait été obligé d’employer à ramener le mouvement commencé sur la route d’Olmutz; cet incident était le seul qui le contrariât, il était content de tout le reste.

Le prince Jean Lichtenstein revint le soir avec le général Bubna, et l’empereur alla s’établir à Brunn , où il leur fit dire de le suivre.

Il n’y resta que quelques jours, pendant les-

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quels il répartit son armée en cantonnemens, fit constater les pertes qu’elle avait éprouvées, envoya des aides-de-camp visiter les hôpitaux, et remettre de sa part trois napoléons à chaque soldat blessé; il envoya une gratification de 3,ooo fr. à chaque officier-général blessé, et successivement a,ooo, i,5oo, 1,000 et 5oo fr. aux officiers des différens grades au-dessous qui se trouvaient dans le même cas. On juge aisément si ce secours leur était nécessaire , et s’ils bénirent la main qui le leur envoyait. L’empereur avait remarqué souvent que dans les ambulances on était obligé de couper lé linge de ces malheureux soldats pour les panser quand celui d’approvisionnement était épuisé, et la gratification qu’il leur donnait devait servir à les dédommager de cette perte. L’empereur était soigneux des moindres détails qui intéressaient le bien-être de ses soldats. Il avait appris que le plus grand nombre d’entre eux préféraient ne pas retirer les lettres que leurs parens leur écrivaient par la poste, à cause de la cherté du port qui absorbait leur solde. L’empereur ordonna que toutes les lettres adressées aux soldats leur seraient remises franches de port, ainsi que les petites sommes d’argent que leurs familles y joignaient quelquefois.

L’empereur donna plusieurs ordres relatifs à l’administration, et après avoir entretenu plu-

sieurs fois le prince Lichtenstein , il partit pour Schœnbrunn, afin de pousser les conférences qui avaient lieu à Vienne pour la paix, et aussi pour voir où il en était aveo la Prusse. Depuis plusieurs jours M. de Haugwitz était près de M. de Talleyrand, mais ne lui disait rient il devait s’entendre avec les envoyés des autres puissances, dont nous venions de déranger les calculs. .

L’empereur traversa Vienne à la nuit , et alla droit h Schœnbrunn ; ce fut le lendemain qu’il reçut M. de Haugwitz. 11 ne lui fit d’abord aucun reproche, mais il lui laissa clairement voir qu’il n’était pas la dupe des intentions dans lesquelles on l’avait envoyé près de lui. Il lui parla du passage de l’armée russe à Varsovie et de son arrivée à Breslau, où elle était encore (i). Enfin, il lui demanda ce que signifiait cet autre corps russe qui était en Hanovre, commutiiquant par la Prusse ayec la grande-armée.

L’empereur commençait à s’échauffer et à parler haut; nous l’entendions de la pièce voisine. Il disait: « Monsieur, ejst-ce une conduite franche st que celle de votre maître avec moi? Il serait

(i) Effectivement trente-six mille Russes y étaient avec le général Buxliœwdcn ; ils auraient été joints aux Prussiens, si nous eussions perdu la bataille. Consultez pour la mission de M. Haugwitz l’histoire de Prusse que j’ai déjà citée.

« plus honorable pour lui de m’avoir loyalement « fait la guerre, quoique vous n’ayez aucun k motif pour cela ; vous eussiez au moins servi « vos alliés, parce*que j’y aurais regardé à deux « fois avant de livrer bataille. Vous voulez être a les alliés de tout le monde , cela n’eSt p&s possi- « ble; il faut opter entre eux et moi. Si vous a voulez aller vers ces messieurs , je ne m’y op- « pose pas ; mais si vous restez avec moi , je veux « de la sincérité, ou je me sépare de vous. Je a préfère des ennemis francs à de faux abiis. Si «•vos pouvoirs ne sont pas assez étendus^ pour « traitéF toutes cës questions-là, mettez-vous en « règle : moi je vais marcher sur mes ennemis , « partout où ils se trouveront. »

Ce discours fut tenu avec beaucoup de chaleur; l’empereur traitait M. de Haugwitz du haut de la position où l’avait placé la victoire. Il ne doutait pas un instant que l’Autriche ne fît la paix; il voyait les Russes partis, l’armée française pouvait , en quelques marches , tourner toute la monarchie prussienne :• il n’était donc pas à penser que les Prussiens choisiraient ce moment pour foire la guerre. Aussi traita-t-il M. de Haugwitz avec sévérité.

Le cabinet ’de Berlin n’avait pas pu prévoir la position dans laquelle se trouvait alors son ministre : aussi M. de Haugwitz n’avait-il reçu que la

mission de déclarer l’alliance de son pays avèc les Russes ; mais voyant l’état des affaires de ceux-ci, et les termès précis de l’empereur,. il prit sur lui de conclure un arrangement qu’il se flattait de faire agréer par lè -roi à son retour à Berlin. L’empereur, de son côté, sachant bien tout ce que cet arrangement avait d’éventuel , y avait fait insérer tout çe qui pouvait convenir à la politique des deux pays, espérant, comme M. de Ilaugwitz, qu’il serait ratifié, d’autant mieux qu’il était dans l’intérêt de la Prusse. En conséquence , le traité qui fut conclu dQimait à la Prusse le Hanovre en échange des margraviats. 1 .

Pendant que M. de Ilaugwitz signait ce traité à Vienne avec l’empereur, M. de Ilardenberg, qui était à Berlin, et qui ignorait les événemens d’Austerlitz, à plus forte raison la mission qn’a* vait prise sur lui M. de Haugwitz, en signait un autre à Berlih avec l’ambassadeur d’Angleterre.

Il envoya le colonel Pfhul à Vienne porter à M. de Haugwitz la nouvelle de ce traité. En se rendant à Vienne , celui-ci rencontra en Silésie M. de Haugwitz , qui sc rendait à Berlin avec le traité conclu à Vienne , qu’il portait à la ratification du roi. Il emmena le colonel Pfhul avec lui, pensant bien que, si le traité n’était pas ratifié, le roi de Prusse serait toujours, à temps

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d’envoyer à l’empereur Napoléon les nouvelles

stipulations.

En arrivant à Berlin ,‘ les espérances d© M. de Haugwitz furent déçues : le roi de Prusse lui té^ moigna hautement son mécontentement de ce qu’il avait fait.

Il assembla un cohseil; jamais position n’avait été plus délicate. II y aurait eu de la déraison à faire la guerre dans l’état où étaient les armées victorieuses , comme je viens de l’indiquer plus haut , et il ne pouvait pas abandonner ses alliés, avec lesquels il venait de contracter. La discussion s’échauffa , et on ne voulait pas accepter le Hahovre sans la ratification de l’Angleterre î on crut avoir trouvé un moyen terme en l’acceptant, et le faisant occuper comme dépôt jusqu’à la paix. Voilà ce qui se passait à Berlin avant que l’empereur, eût quitté Vienne pour retourner à Paris.

Les Russes étant partis, et n’ayant point de rapports avec nous, les Autrichiens restèrent seuls chargés de leurs propres intérêts; ils firent une paix analogue à la mauvaise situation de leurs affaires. Ils perdirent les anciens États vénitiens , qui furent réunis au royaume d’Italie. Ils durent céder 'à la Bavière le Tyrol et le pays de Salzbojirg, avec quelques' autres pays en Souabe, entre autres les biens de l’ordre Teutonique , ' Guntzbourg, etc.

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La maison d’Autriche perdit en outre le Brisgaw, qu’avait eu le grand-duc de Toscane dans des transactions antérieures ; mais comme l’empereur Napoléon affectionnait particulièrement ce prince, il lui fit céder par la Bavière le pays de Wurtzbourg.

Il y eut également des compensations de territoire entre la Bavière, le Wurtemberg et le pays de Baden , qui acquirent tous une étendue de puissance égale à la moitié de celle qu’ils avaient auparavant/ •

L’empereur fit reconnaître, par le même traité de paix, les électeurs de Bavière et de Wurtemberg comme rois, et le margravedé Baderi comme grand-duc.

Malgré la répugnance de l’Autriche, il fallut signer ce traité de paix désastreux.

Au reste, l’exécution de ses premiers articles souffrit des difficultés dès le début. Les troupes françaises se mirent facilement en possession de tous les territoires qu’elles occupaient ainsi que de laDalmatie; mais il n’en fut pas de même de la place de Cattaro, que le gouverneur autrichien refusa d’évacuer. Comme rien ne pouvait justifiér cette conduite , on l’expliqua par quelque disposition secrète à laquelle iLétait initié. L’empereur fut fort mécontent et eut un moment envie de retenir de son côté Braunaw ; cela

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amena de nouvelles discussions que l’honorable-caractère de M. le baron de Vincent-fit cependant tourner à bien. La cour de Vienne donna des ordres positifs qui furent enfin, exécutés. Mais le gouverneur récalcitrant de Cattaro nous suscita une insurrection dans touté cette partie. L’empereur fut obligé d’y faire passer des troupes et d’y envoyer le général Lauriston , qui était déjà installé à Venise comme gouverneur.

L’empereur n’avait' plus rien à faire à Vientie ; il avait çspéré traiter avec les Russes : ponr cela , fl avait écrit de Brunn , après la bataille , à l’empereur de -Russie. Ce fut le général lunot (i) qu’il envoya porter sa lettre ; mais quand Junot arriva à l’armée russe, l’empereur Alexandre était parti pour Saint-Pétersbourg; le général ne jugea pas qu’il dût courir après lui , et revint . rapporter sa lettre à l’empereur , qui était déjà de retour à Vienne. Il y a lieu de croire quç,' s-’il avait osé aller jusqu’à Saint-Pétersbourg, la -paix se serait faite cette année. Peut-

(i) Le général Junot était ambassadeur en Portugal. L’empereur, voulant lui fournir une occasion de se distinguer, hii avait envoyé ordre de venir le joindre à l’armée; il arriva deux jours avant la; bataille. Quand il aurait toisé son chemin de Lisbonne à Austerlitz , il ne serait jamais arrivé plus à propos. . • • .

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être que l’Angleterre l’eût faite aussi, ne voyant plus de moyen de nous susciter la guerre ; on peut au moins le penser, et alors que de maux on eût évités! Le destin en avait ordonné autrement. L’empereur reçut, avant de partir de Vienne, la nouvelle de l’entrée des Ruàses à Naples, conjointement avec quelques Anglais.

Il fit sur-le-champ des dispositions pour y faire marcher des troupes. Il avait une ancienne haine contre la reine de Naples; il avait eu maintes fois l’occasion de se plaindre d’elle, et en recevant cette nouvelle, il nous dit : « Ah ! pour celle-là , a cela ne m’étonne pas; mais aussi, gare si j’entre « à Naples : elle n’y mettra plus les pieds. »

Il envoya de l’état-major de la grande armée de quoi composer celui de l’armée qui allait se réunir aux frontières de Naples, et donna ordre au prince Joseph, son frère (1), qu’il avait laissé à Paris , d’aller se mettre à la tète de cette armée. Il reçut aussi à Vienne une nouvelle fâcheuse de Paris, laquelle était sans doute exagérée; mais, quand bien même elle l’eût été,

(1) Il avait, depuis uu ou deux ans, fait embrasser la carrière militaire à sou frère Joseph , et lui avait donné le commandement du 4' régiment de ligne au camp de Boulogne. Ce prince présidait à Paris le conseil des ministres en l’absence de l’empereur. . .

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