CHAPITRE XXL
Mort de Fox. — Les conférences sont rompues. — Lord Lauderdale est rappelé. — Ultimatum du cabinet de Berlin. — L’empereur quitte Paris. — Dispositions de guerre. — Le maréchal Lannes culbute le prince Louis de Prusse. — L’empereur porte son quartier-général à Auma. — Son arrivée à Iena.
L'empereur eût néanmoins tout oublié poiir faire une paix générale , lorsqu’un événement survint, qui l’obligea d’abandonner cet espoir.
Le ministre anglais, M. Fox, était malade depuis assez long-temps; Sa maladie prit tout à coup un caractère plus inquiétant, et bientôt il fut en danger.
Nous ne comptions guère que sur lui pour terminer nos éternels différénds avec l’Angleterre, et à chaque avis que l’on recevait sur l’état de sa santé, on pressait les négociations le plus que l’on pouvait, parce que l’on espérait que la paix une fois conclue, on trouverait quelques moyens de la faire durer, même dans le cas où M. Fox viendrait à succomber.
Le sort en avait décidé autrement; le ministre anglais mourut , et son successeur rappela lord ii. 18
Lauderdale; les conférences furent donc rompues. Nous accusâmes tacitement lord Lauderdale de n’avoir pas mis autant de zèle que nous à aplanir les difficultés qui s’opposaient à la conclusion de la paix, et nous crûmes même qu’ayant jugé l’état de ÛI. Fox incurable , il s’était plus occupé des sentimens de son successeur que de ceux de celui qui n’avait plus que quelques jours à vivre (i). .
(i) Notre opinion était fondée sur ce que lord \ arinoutb avait suivi la négociation jusqu’au mois d’août, époque à laquelle lord Lauderdale fut envoyé à Paris; on savait celui-ci tenir à la faction Grenville , et opposé à M. Fox , qui, étant malade de la maladie dont il mourut dans le milieu du mois suivant, eut peu d’influence sur le choix du négociateur, et sur la conduite des négociations.
Nous avons pensé que lord Lauderdale n’avait été envoyé que pour entraver et rompre ces négociations , parce que , dès son arrivée , il refusa de reconnaître la base sur laquelle négociait lord Yarmouth. Des lors on- cessa de s’entendre, et tout parut fini, quoique cependant il ne quittât Paris qu’après que l’empereur fut parti pour l’armée , sans doute pour accréditer l’opinion que c’était la France qui avait rompu.
Je crains d’avoir un peu trop disposé le lecteur à placer la cause de la rupture dans les jactances de la jeunesse de Paris , et les alentours du grand-duc de Berg , qui n’était pas le seul à former des projets. L’empereur n’était pas de Caractère à se laisser entraîner par ces petites intrigues. Il jugea la guerre inévitable , parce qu’elle n'était que la
Voilà donc, d’une part, la guerre qui continue avec l’Angleterre , et de l’autre une rupture qui va éclater avec la Prusse. On ne peut s’empêcher ici d’appeler le blâme sur ceux qui ont apporté tant d’obstacles à une réconciliation si facile.
L’aigreur de la Prusse avait pris sa source dans sa crainte de perdre le Hanovre. La rupture des conférences de Paris devait là rassurer; il ne restait donc plus que des satisfactions à donner sur des tracasseries particulières, des manques d’égards, et d’autres bagatelles qui se seraient arrangées avec des tabatières.
L’empereur y était tout disposé; la chose àr*
conséquence des projets de la coalition , qui ne fut jamais dissoute, qui modifia ses plans, mais n’y renonça jamais.
Sur des esprits aussi invariablement prévenus que ceux qui dirigeaient les cabinets étrangers , sur des têtes vaines et vindicatives, l’Angleterre avait trop de prise pour éviter l’occasion de renouer la partie ; elle venait de faire rejeter le traité fait entre la Russie et la France par M. d’Oubfili Des relations d’amitié liaient déjà les deux cours da PrussO et de Russie ; l’Angleterre avait donc une position facile à prendre. Ce qu’il y a de certain, c’est que l’empereur était loin de vouloir la guerre , qui ne pouvait que remettre l’avenir en problème , et que le roi de Prusse ne s’en souciait pas; tous deux la firent malgré eux : l’un y fut contraint, et l’autre entraîné. Les femmes , les jeunes gens et les ambitieux y contribuèrent plus que eca deux souverains» -
rangée, il lui était encoTe possible de ramener
son armée à Boulogne. Sa flottille était intacte.
A la vérité , sa flotte de guerre avait été détruite; mais il aurait trouvé moyen d’y suppléer.
Il comptait si bien sur la paix , qu il s occupait sérieusement de tenir à l’armée la parole qu’il luiavaitdonnée dans sa proclamation devienne, avant de la quitter ; il y disait qu’il voulait la réunir tout entière à Paris , avant de la ramener à Boulogne , afin de lui faire goûter tout le bonheur qu’on éprouve à avoir bien servi sa patrie; il lui répétait que son plus grand plaisir serait de voir chacun de ceux qui la composaient réuni autour du palais, et de se rappeler chaque jour le courage et l’attachement dont ils lui avaient donné tant de preuves.
Il fit, dans beaucoup de branches d’administration, réserver une quantité de petites places, et successivement de plus considérables, afin de pouvoir satisfaire aux demandes que les soldats lui faisaient à chaque revue pour quelque membre de leur famille, comme leur père, leurs frères ou autres parens. Pendant tout le temps que j’ai servi l’empereur, je ne l’ai jamais vu refuser une demande à un soldat, surtout lorsqu il sollicitait pour un autre. Le plus sûr moyen de perdre sa bienveillance était de maltraiter ou de repousser yn militaire de grade subalterne. Il
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avait déjà entretenu plusieurs personnes de son projet de réunir l’armée d’Austerlitz, lorsque le génie du mal vint l’en empêcher.
Le grand-duc de Berg et plusieurs autres étaient enchantés que les conférences avec l’Angleterre fussent rompues, et la moindre conséquence qu’ils en tiraient, c’est qu’il fallait bien vite tomber sur la Prusse, et l’accabler pendant quelle n’était occupée que des marches et des contre-marches qu’elle faisait faire à ses troupes. JJ ultimatum du cabinet de Berlin vint au secours de son impatience. Cette pièce, par le ton et les termes dans lesquels elle était conçue, était plutôt un défi choquant qu’une exposition de griefs ; aussi donna-t-elle de l’humeur au cabinet des Tuileries. . :>
D’un autre côté, le maréchal Berthier.(i) écrivait de Munich, où il avait son quartier-général, de se hâter; qu’il commençait à craindre que les Prussiens n’ouvrissent les hostilités, sans faire de communications ( cela avait eu lieu en i8o5), et qu’on ne pouvait trop se presser. L’empereur quitta Paris le 2 1 septembre x 8o5 ; il n’y était de retour que depuis le 26 janvier de la
(1) L'empereur, en quittant Schocnbrunn après la paix avec l’Autriche, avait laissé le commandement de l’armée à Bcrtliicr jusqu’à ce que les stipulations du traité fussent exécutées.
S5s mémoires
même année. L’impératrice l’accompagna jus*
qu’à Mayence. La garde impériale était à peine en marche; elle était revenue à Paris après la campagne d’Austerlitz. Il ne s’arrêta à Metz que pour visiter l’arsenal, voir l’école d’artillerie, et reconnaître en quel état était la place. Il alla rapidement de Metz à Mayence, où il séjourna deux ou trois jours. Divers courriers qu’il y reçut lui firent hâter ses dispositions ; on donna ordre à Metz de mettre les troupes en poste, à mesure qu’elles arriveraient. On envoya également ordre à Strasbourg de faire embarquer sur le Rhin tout ce qui devait partir, tant de cette place que des -villes situées sur le bord du fleuve. Un officier fut expédié au roi de Hollande, pour que, sans différer, l’armée hollandaise entrât sur le territoire de Munster et s’approchât du Weser.
Après avoir reçu la visite des princes de Bade, de Darmstadt et de Nassau, et avoir arrêté le plan définitif de la tête du pont du Rhin , il se rendit à Aschaffembourg. Il dîna chez le prince primat, et continua sa route par Wurtzbourg, où il arriva le soir même du jour de son départ de Mayence. Le grand-duc lui fit une très belle réception; il séjourna chez ce prince pour lequel il avait beaucoup d’estime, et y attendit des nouvelles de l’ennemi.
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C’est à Wurtzbourg qu’il détermina la base de ses opérations, et qu’il résolut de prendre pour premier point de départ la ville de Bam* berg (i).
Les corps d’armée occupaient les pays de Bayreuth , les bords du Mein , et s’approchaient jusqu’aux frontières * des petites principautés de Saxe; lés uns et les autres s’étaient réunis à leurs quartiers -généraux, depuis que. l’armée prussienne était venue se placer à Erfurt et Weimar.
Elle eut le tort très grand de rester dans cette position, jusqu’au moment où notre réunion fnt opérée, et notre mouvement déterminé. Comme elle avait été réunie avant nous, il lui aurait été possible d’agir sur un ou plusieurs de nos corps d’armée avant leur rassemblement. Une entreprise de cette espèce eût du moins justifié l’inconcevable prétention de pouvoir à elle seule faire tête à nos colonnes. Ou bien si, voulant être prudens, les Prussiens eussent jeté une bonne garnison bien commandée dans Erfurt, et fussent venus de suite avec toutes leurs forces nous disputer les
(1) Il remplaça le maréchal Lefebvre, qui commandait le 5e corps , par le maréchal Lannes , qu’il avait ramené de Paris , et il donna le commandement de la garde à pied au maréchal Lefebvre.
passages de l’Eyden et ensuite celui de l’Elbe , la fortune eût pu leur présenter quelque chance favorable dans la série des mouvemens et des manœuvres que nous aurions été obligés de faire par suite des leurs. Mais. non, ils restèrent paisiblement dans leur position , et nous laissèrent déboucher par Saalfeld , où le maréchal Lannes culbuta le corps du prince Louis de Prusse, qui fut tué dans cette action (1). L’empereur marcha de sa petsonne par la vallée du Mein, ayant avec lui le corps de Bernadotte, celui de Ney, et flanqué à sa droite parles corps des maréchaux Soult etDavout, qui, partant deBayreuth, s’avançaient sur Hoff. Pendant ce temps , l’empereur déboucha enfin de Cronach, passa la Saale à Saalbourg, et arriva à Schleitz, où l’on rencontra un petit corps prussien, que l’on poursuivit dans la direction de Géra.
Ce mouvement devait avoir fait prendre un parti à l’armée prussienne. Elle était rassemblée , une opération offensive lui était facile ; la prudence lui conseillait de se resserrer.
L’empereur resta un jour derrière la Saale; il y fut rejoint par la garde à pied, et pendant
(i) Le prince Louis de Prusse était fils du prince Ferdinand, frère du grand Frédéric.
ce temps-là , le£ corps de droite , aux ordres de Soult çt de Davout , suivis de toute la cavalerie aux ordres du grand-duc de Berg , prenaient de l’avance sur . les bords de l’Elster.
Le lendemain de ce séjour, d’empereur porta son quartier-général à Au ma ,5 où il reçut, par le maréchal Lannes , avis de la marche des ennemis, qui avaient pris le parti de quitter leur position d’Erfurt pour se rapprocher de la Saale.
Il envoya sur-le-champ ordre au maréchal Bernadotte et au maréchal Davout de se porter sur Naumbourg, au maréchal Soult de marcher sur Géra , et il manda au maréchal Lannes de se tenir en communication avec lui. Ces dispositions faites , l’empereur partit de suite pour Géra , précédé de toute la cavalerie , et suivi de la garde à pied et du corps du maréchal Ney.
A Géra , on s’empara d’un petit convoi saxon , qui avait ordre de se rendre par Zeitz à Naumbourg ; on profita de cette indication , et toute la cavalerie prit la route qu’il devait suivre.
De plus , on saisit à Géra la poste qui venait d’arriver , et l’on s’assura que l’armée prussienne était encore à Weimar. Alors l’émpereur prit son parti; il envoya ordre au maréchal Lannes , ainsi qu’au maréchal Ney, de marcher sur Iéna. Il s’y transporta lui-même , et fit prendre cette direc-
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tion au maréchal Soult ; le reste continua son mouvement sur Naumbourg, et eut ordre de marcher à l’ennemi , que nous croyions être à Weimar. Par ce mouvement, l’empereur tournait entièrement l’armée prussienne ; car , de Cette manière , nous arrivions par le chemin que les Prussiens auraient dû prendre pour venir de Prusse à notre rencontre , et eux venaient forcer le passage de la Saale par un chemin qui aurait dû être le nôtre , s’ils avaient bien manœuvré. Dans cette position , il était difficile qu’un événement de guerre n’eût pas lieu , et qu’il ne fût pas décisif. •
Le i3 octobre, au déclin du soleil, l’empereur arriva à Iéna avec le maréchal Lannes et la garde à pied ; il était en communication avec les maréchaux Soult et Ney, auxquels il' envoya ordre de venir le joindre-. Bernadotte, Davout et le grandduc de Berg , de leur côté , étaient aussi arrivés à Naumbourg.