‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 2)Chapitre 206 sur 352 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

CaToye et sa fortune. — Projet avorté sur l'Angleterre ; le roi d'Angleterre à Calais. — Mort de M"* de Guise; du marquis de Blanchefort; de M. de Saint-Geran ; M"» de Saint-Geran. — Mort ,de M™ de Miramion. —M"* de Nesmond; son orgueil.— Mort de M"* de Sévigné. —Éclat de l'évèque d'Orléans contre le duc de la Rochefoucauld, sur une place derrière le Roi donnée au dernier. — Mort de la Bruyère ; de d'Aquin, ci-devant premier médecin ; de la reine mère d'Espagne.

II y a dans les cours des personnages singuliers, qui sans esprit, sans naissance distinguée, et sans entours ni services, percent dans la familiarité de ce qui y est le plus brillant, et font enfin, on ne sait pourquoi, compter le monde avec eux. Tel y fut Cavoye toute sa vie, très-petit gentilhomme tout au plus, dont le nom étoit Oger. Il étoit grand maréchal des logis de la maison du Roi ; et le roman qui lui valut cette charge mérite de n'être pas oublié, après avoir dit ce qui le regarde en ce temps-ci. J'ai parlé de lui plus d'une fois, et fait mention de son amitié intime avec M. de Seignelay chez qui la fleur de la cour étoit trayée. Cette grande liaison, qui devoit lui aider à tout par le crédit où étoit ce ministre, causa pourtant le Ter rongeur de sa vie. Avec sa charge, ses amis considérables à la cour qui l'y faisoient figurer, et les bontés du Hoi toujours distinguées, il se flatta d'être chevalier de f ordre en la promotion de 1688. Le Roi la fit avec M. de Louvois, qui étoit chancelier de l'ordre. Ce ministre, qui minutoit une grande guerre, qu'il avoit déjà fait déclarer et qu'il rendit plus générale que le Rei ne s'y attendoit, ne songea qu'à profiter de l'occasion de se faire des créatures. Il la rendit donc toute militaire pour la première qui ait jamais été faite de la sorte^ et eut grande attentioa à en exclure tous ceux qu'il n'aimolt pas tant qu'il put. L'amitié de Seignelay, son ennemi, pour Cavoye l'avoit mis dans ce nombre : il ne fut point de la promotion, et il en pensa mourir de douleur. Le Roi, à qui il parla et fit

parler par Seignelay et par d'autres amis, lui adoucit sa peine par des propos de bonté et d'espérance pour une autre occasion. 11 se fit depuis diverses petites promotions, et toujours Cavoye laissé, parce qu'en effet ces promotions avoient des causes particulières pour chacun de ceux qui en furent. A la fin, Cavoye, lassé et outré, écrivit au Roi une rapsodie sur sa santé et ses affaires, et demanda la permission de se défaire de sa charge. Le Roi ne lui dit ni ne lui fit rien dire là-dessus, et cependant Cavoye prenoit publiquement tous ses arrangements pour se retirer de la cour, dont je pense qu'il se fût cruellement repenti. Dix ou douze jours après avoir remis sa lettre au Roi, vint un voyage de Marly, et Cavoye, sans demander, y fut à l'ordinaire. Deux jours après, le Roi, entrant dans son cabinet, l'appela, lui dit avec bonté qu'il y avoit trop longtemps qu'ils étoient ensemble pour se séparer, qu'il ne vouloit point qu'il le quittât, et qu'il auroit soin de ses affaires; il y ajouta des espérances sur l'ordre. Cavoye prétendit en avoir eu parole, et le voilà enrôlé à la cour plus que jamais.

Sa mère étoit une femme de beaucoup d'esprit, venue je ne sais par quel hasard de sa province, ni par quel autre connue de la Reine mère, dans des temps où elle avoit besoin de toutes sortes de gens. Elle lui plut, elle la distingua en bontés, sans la sortir de son petit état. M"* de Cavoye en profita pour mettre son fils à la cour et se faire à tous deux des amis. Cavoye étoit un des hommes de France le mieux fait et de la meilleure mine, et qui se mettoit le mieux. Il en profita auprès des dames. C'étoit un temps où on se battoit fort malgré les édits : Cavoye, brave et adroit, s'y acquit tant de réputation, que le nom de brave Cavoye lui en demeura. M^** de Coe'tlogon, une des filles de la reine Marie-Thérèse, s'éprit de Cavoye, et s'en éprit jusqu'à la folie. Elle étoit laide, sage, naïve, aimée et très-bonne créature. Personne ne s'avisa de trouver son amour étrange; et, ce qui est un prodige» tout le monde en eut pitié. Elle en faisoit toutes les

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avances : Cavoye étoit cruel et quelquefois brutal; il en étoit importuné à mourir. Tant fut procédé, que le Roi et même la Reine le lui reprochèrent, et qu'ils exigèrent de lui qu'il seroit plus humain. Il fallut aller à Tarmée, où pourtant il ne passa pas les petits emplois. Voilà Goetlogon aux larmes, aux cris, et qui quitte toute parure tout du long de la campagne, et qui ne les reprend qu'au retour de Cavoye. Jamais on ne fit qu'en rire. Vint l'hiver un combat où Cavoye servit de second, et fut mis à la Bastille : autres douleurs; chacun alla lui faire compliment. Elle quitta toute parure, et se vêtit le plus mal qu elle put. Elle parla au Roi pour Cavoye, et n'en pouvant obtenir la délivrance, elle le querella jusqu'aux injures; le Roi rioit de tout son cœur; elle en fut si outrée qu'elle lui présenta ses ongles, auxquels le Roi comprit qu'il étoit plus sage de ne se pas exposer. Il dînoit et soupoit tous les jours en 'public avec la Reine; au dîner, la duchesse de Richelieu et les filles de la Reine servoient : tant que Cavoye fut à la Bastille, jamais Coetlogon ne voulut servir quoi que ce fût au Roi ; ou elle l'évitoit, ou elle le refusoit tout net, et disolt qu'il ne méritoit pas qu'elle le servît. La jaunisse la prit, les vapeurs, les désespoirs ; enfin tant fut procédé, que le Roi et la Reine exigèrent bien sérieusement de la duchesse de Richelieu de mener Coetlogon voir Cavoye à la Bastille, et cela fut répété deux ou trois fois. Il sortit enfin, et Coetlogon, ravie, se para tout de nouveau, mais ce fut avec peine qu'elle consentit à se raccommoder avec le Roi. La pitié et la mort de M. de Froulay, grand maréchal des logis, vinrent à son secours. Le Roi envoya quérir Cavoye, qu'il avoit déjà tenté inutilement sur ce mariage. A cette fois il lui dit qu'il le vouloit, qu'à cette condition il prendroit soin de sa fortune, et que, pour lui tenir lieu de dot avec une fiUe qui n'avoit rien, il lui feroit présent de la charge de grand maréchal des logis de sa maison. Cavoye renifla encore, mais il y fallut passer. Il a depuis bien vécu avec elle, et elle toujours dans la même adoration jusqu'à aujourd'hui; et c'est quelquefois une

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farce de voir les caresses qu'elle lui fait devant le inonde, et la gravité importunée avec laquelle il les reçoit. Des autres histoires de Cavoye il y auroit un petit livre à faire : il suffit ici d'avoir rapporté cette histoire pour sa singularité, qui est sûrement sans exemple, car jamais laveriu de M"* de Cavoye, ni devant ni depuis. son mariage, n'a reçu le plus léger soupçon. Son mari, lié toute sa vie avec le plus brillant de la cour, s'étoît érigé chez lui une espèce de tribunal, auquel il ne falloit pas déplaire, compté et ménagé jusque des ministres, mais d'ailleurs bon homme, et un fort honnête homme, à qui on se pouvoit fier de tout. '

Le duc de Berwick, bâtard du roi d'Angleterre, parti sous prétexte [d'] aller faire la revue des troupes que Jacques II avoit en France, alla secrètement en Angleterre, où il fut découvert, et au moment d'être arrêté et pwitêtre pis. Le but de ce voyage étoit de voir par lui-même ce qu'il y avoit de réel dans un parti formé pour le rétablissement du roi Jacques, qui le soUicitoit puissamment de passer en Angleterre avec des troupes. Le retour de Berwick donna de telles espérances, que le roi d'Angleterre s'en alla le lendemain à Calais, où à tout hasard, dès les premières notions, on s'étoit préparé à tout ce qui lui étoit nécessaire. Les troupes destinées au trajet, et qu'on tenoit à portée, y marchèrent en même temps, et une escadre s'y rendit pour le transport. Le marquis d'Harcourt commanda tout sous lui, avec Pracontal, maréchal de camp, et le duc d'Humières, Biron et Momay pour brigadiers. Ces Messieurs s'y morfondirent tout le reste de l'hiver et tout le printemps, longtemps contrariés des vents, puis bloqués par les vaisseaux anglois, qui empêchèrent qu'on ne pût entrer ni sortir. Tout échoua de la sorte, comme il arriva toujours aux projets de ce malheureux prince, qui revint enfin à Saint-Germain, et les troupes retournèrent se rafraîchir, puis joindre les armées de Flandres.

M"" de Guise mourut en [ce] temps-ci. Bossue et contre-

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