‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 2)Chapitre 47 sur 352 · COMTE ET COMTESSE DE MAILLY · texte numérisé non relu

COMTE ET COMTESSE DE MAILLY

monde dans la place de dame d'atour de Madame la Dauphine, ce fut bien un autre étonnement de la voir dame d'honneur d'une bâtarde petite-fiUe de France. Aussi se fit-elle prier, avec cette pointe de gloire qui lui prenoit quelquefois, mais qui plioit le moment d'après. Elle étoit fort tombée par la mort de M. de Louvois, quoique M. de Barbezieux. eût pour elle les mêmes égards qu'avoit eus son père. Tout ce qu'elle gagna à ce premier refus fut une promesse d'être dame d'atour lorsqu'on marieroit M«'le duc de Bourgogne >

M"* de Mailly étoit une demoiselle de Poitou qui n'avoit pas de chausses, fille de Sainte-Hermine, cousin issu de germain de M""' de Maintenon. Elle l'avoit fait venir de sa province demeurer chez elle à Versailles, et l'avoit mariée, moitié gré, moitié force, au comte de MaiUy, second fils du marquis et de la marquise de Mailly, héritiers de Montcavrel, qui mariés avec peu de biens étoient venus à bout avec l'âge, à force d'héritages et de procès, d'avoir ce beau marquisat de Nesle, de bâtir l'hôtel de MaiUy, vis-à-vis du pont Royal, et de faire une très-puissante maison. Le marquis de Nesle, leur fils aîné, a voit épousé malgré eux la dernière de l'illustre maison de Coligny. 11 étoit mort devant Philisbourg en 1688, maréchal de camp, et n'avoit laissé qu'un fils et une fille. C étoit à ce fils que les marquis et marquise de MaiUy vouloient laisser leurs grands biens, ils avoient froqué un fils et une fille, et fait prêtre malgré lui un autre fils ; une autre fille avoit épousé malgré eux l'aîné de la maison de Mailly.

Le comte de MaiUy, qui leur avoit échappé, ils ne vouloient lui rien donner, ni le marier. C'étoit un homme de beaucoup d'ambition, qui se présentoit à tout, aimable s'il n'avoit pas été si audacieux, et qui avoit le nez tourné a la fortune. C'étoit une manière de favori de Monseigneur. Avec ces avances, il se voulut appuyer de M"* de Maintenon, pour sa fortune et pour obtenir un patrimoine de son père : c'est ce qui fit le mariage, en faisant espérer monts etmerveiUes aux vieux MaiUis, qui vouloient du présent, et sentoient en gens d'esprit que, le mariage fait, on les laisseroit

1692 ; FONTAINE MARTEL ET SA FEMME. i9

là, comme il arriva. Mais quand on a écouté sur un mariage de cette autorité, il ne se trouve plus de porte de derrière, et il leur fallut sauter le bâton d'assez mauvaise grâce. La nouvelle comtesse de Mailly avoit apporté tout le gauche de sa province, dont, faute d'esprit, elle ne se sut défaire, et enta dessus toute la gloire de la toutepuissante faveur de M"* de Maintenon : bonne femme et sûre amie d'ailleurs, quand elle Tétoit, noble et magnifique, mais glorieuse à l'excès et désagréable avec le gros du monde, avec peu de conduite et fort particulière. Les Maillis trouvèrent cette place avec raison bien mauvaise, mais il la fallut avaler.

M. de Fontaine Martel, de bonne et ancienne maison des Martels et des Claires de Normandie, étoit un homme perdu de gouttes et pauvre. Il étoit frère unique du marquis d'Arcy, dernier gouverneur de M. le duc de Chartres, qui avoit acquis une grande estime par la conduite qu'il lui avoit fait tenir à la guerre et dans le monde, qui y étoit lui-même fort estimé, et qui s'étoit fait auparavant ce dernier emploi une grande réputation dans ses ambassades. Il étoit chevalier de l'ordre et conseiller d'État d'épée, et mourut des fatigues de l'armée et de son emploi, sans avoir été marié, au printemps de i69i, à Valencienries. Ce fut à <'ette qualité de frère de M. d'Arcy que la charge fut donnée. Sa femme . étoit fille posthume de M. de Bordeaux, mort ambassadeur de France en Angleterre, et de M™* de Bordeaux, qui, pour une bourgeoise, étoit extrêmement du monde, et amie intime de beaucoup d'hommes et de femmes distinguées. Elle avoit été belle et galante ; elle en avoit coijiservé le goût dans sa vieillesse, qui lui avoit conservé aussi (les amies considérables. Elle avoit élevé sa fille unique dans les mêmes mœurs : l'une et l'autre avoient de l'esprit et du manège. M"* de Fontaine Martel s'étoit ainsi trouvée naturellement du grand monde; elle étoit fort de la cour de Monsieur : la place de confiance que M. d'Arcy, son beaufrère, y remplit si dignement lui donna de la considération, et tout cela ensemble leur valut cette lucrative charge.

30 MARIAGE DU DUC DE CHARTRES. . [t692]

Le lundi gras, toute la royale noce et les époux superbement parés se rendirent un peu avant midi dans le cabinet du Rof , et de là à la chapelle. ËUe étoit rangée à l'ordinaire comme pour la messe du Roi, excepté qu'entre son prie- Dieu ^ et l'autel étoient deux carreaux pour les mariés, qui tournoient le dos au Roi. Le cardinal de Bouillon, tout revêtu, y arriva en même temps de la sacristie, les maria, et dit la messe. Le poêle fut tenu par le grand maître et par le maître des cérémonies, Blainville et Sainctot. De la chapelle on alla tout de suite se mettre à table. Elle étoit en fer à cheval. Les princes et les princesses du sang y étoient placés à droite et à gauche, suivant leur rang, terminés par les deux bâtards du Roi, et pour la première fois après eux par la duchesse de Verneuil ; tellç^ment que M. de Verneuil, bâtard d'Henri IV, devint ainsi prince du sang, tant d'années après sa mort, sans s'être jamais douté de l'être. Le duc d'Uzès le trouva si plaisant, qu'il se mit à marcher devant elle, criant tant qu'il pouvoit : « Place, place à M""* Charlotte Seguier ! » Aucune duchesse ne fit sa cour à ce dîner que la duchesse de Sully et la duchesse du Lude, fille et belle-fiUe de M"" de Verneuil, ce que toutes les autres trouvèrent si mauvais qu'elles n'osèrent plus y retourner. L'après-dînée, le roi et la reine d'Angleterre vinrent à Versailles avec leur cour. Il y eut grande musique et grand jeu, où le Roi fut presque toujours, fort paré et fort aise, son cordon bleu par-dessus comme la veille. Le souper fut pareil au dîner, le roi d'Angleterre ayant la reine sa femme à sa droite et le Roi à sa gauche, avec chacun leur cadenas'. Ensuite on mena les mariés dans l'appartement de la nouvelle duchesse de Chartres, à qui la reine d'Angleterre donna la chemise, et le M d'Angleterre à M. de Chartres, après s'en être défendu, disant qu'il étoit trop malheureux. La bénédiction du lit se fit par le

Page 1