‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 3)Chapitre 107 sur 333 · A LA DIGNITÉ DE DUC ET PAIR DE BRISSAC · texte numérisé non relu

A LA DIGNITÉ DE DUC ET PAIR DE BRISSAC

dignité au descendant si proche et de mâle en mâle de celui pour qui elle avoit été érigée, ou de ceux [qui] en voudroient porter Téteignoir sur lui, et en donner l'exemple pour leur postérité à eux-mêmes. M. de Rohan fut bien étonné à ce propos; j'en profitai, et lui proposai d'en parler à ceux que je lui venois de nommer, qui étoient à Versailles et qu'il trouveroit si aisément sous sa main. Le Roi vint se déshabiller, et finit notre conversation ; elle fut efficace. ^

Je la rendis Te lendemain à ceux que j'avois gagnés, qui me promirent de nouveau de prendre fait et cause. Ils s'en expliquèrent à d'autres fortement, tellement que les ducs de Rohan, de Gramont, et les autres qui avoient pris la résolution de s'opposer à Cessé, n'osèrent pousser leur pointe, ni même en parler davantage. Je pou vois, quoique fort jeune, avoir quelque poids dans cette affaire, après ce qui s'étoit passé en celle de M. de Luxembourg. Le duc de Brissac est plus ancien que moi, et je n'avois aucune habitude avec Cossé, qui éloit un bavard fort borné et fort peu compté, qui avaloit du vin avec force mauvaise compagnie, et n'en voyoit pas fort ordinairement de bonne. Son cousin avoit trop étrange- /^ . r/. ment vécu avec ma sœur et avec mon père pour que je pusse m'intéresser à sa maison par rapport à elle, et j'étois depuis plusieurs années en procès avec M. de Brissac et ses créanciers pour la restitution de la dot de ma sœur. C'éloient là des raisons de meilleur aloî que celles que le duc de Rohan m'avoit alléguées, et qui ne pouvoienl être contrebalancées par la maréchale de Yilleroy, dont je fus depuis ami intime, mais avec qui alors je n'élois guère encore qu'en connoissance , et en aucune avec 8on mari; mais l'intérêt général me détermina, et me toucha assez pour hasarder ma dette. Cosse, qui sut l'obligation qu'il m'avoit, accourut me remercier et m'offrir de me mettre hors d'intérêt sur ce procès, que j'avois déjà gagne une fois et qu'on avoit renouvelé par des chicanes; il m'en pressa même, mais je ne le voulus pas,

456 DIFFICtLTÉS A SCCCÉDEft [1699]

parce que tous les créanciers de son coasin lui aoroient pu faire la même loi sur cet exemple, comme beaucoup même firent sans cela : il n^auroit pu y suffire, ni atteindre à la propriété de Brissac, essentielle pour en recueillir la dignité. Je sentois bien ce que je hasardois avec une succession ruinée, ventilée, en proie aux frais et aux chicanes, et à Cossé lui-même, à qui il resteroit peu ou point de bien, après s'être épuisé pour une acquisition si essentielle, où chaque intéressé Jp rançonneroit; mais la même considération générale de la conservation des duchés dans les maisons me fit aussi courir volontairement le hasard de ce qui pourroit arriver de ce procès.

Cossé avoit bien des difficultés à surmonter : il falloit être propriétaire du dtuché de Brissac par succession, non par acquisition, et pour cela avoir la renonciation de la maréchale de Yilleroy et de ses enfants, qu'ils donnèrent aussitôt, et, ce qui fut le plus long et le plus difficile, s'accommoder avec un monde de créanciers du feu duc de Brissac, et à leur perte, parce que les biens ne suffisoient pas. Outre ces embarras domestiques, la chose en soi en portoit avec elle : il n'étoit point le vrai héritier, et il ne le devenoit que par la renonciation de la maréchale de Villeroy et de ses enfants; il étoit donc par cette raison très-équivoque que le duché ne fût pas éteint, parce que la règle des grands fiefs est que le mort saisit le vif sans intervalle; et ce vif n'étoit point lui, mais la maréchale de Yilleroy, et ses enfants après elle, incapable comme femelle de recueillir ni transmettre une dignité purement masculine, ce qui en opéroit Textinction; par conséquent la renonciation de cette femelle pouvoit trèsbien n'avoir pas plus d'effet en faveur de Cossé que la succession qu'elle abandonnoit en avoit sur elle, c'est-àdire la tradition de la terre sans la dignité, puisqu'elle ne pouvoit pas donner ou abandonner autre chose que ce qu'en acceptant la succession elle recevroit, qui étoit la terre, non la dignité, dont son sexe la rendoit incapable et

Page 1