FORTUNE DE PONTCHARTRAIN
membres de FAcadémie françoise, lorsque le cardinal de Richelieu la forma. Celle-ci mourut sans enfants, dès 1661 ; l'autre mourut en 1690, et ne vit point la fortune de son frère, qui l'aimoit si tendrement qu'il a toujours traité ses enfants comme les siens, et en a fait deux conseillers d'État et un autre conseiller d'État d'Église, et vécu intimement et avec déférence, dans sa fortune, avec M. Bignon , son beau-frère, jusqu'à sa mort. Tel étoit l'état de cette famille, si mal aisée et si reculée, que lorsque le père mourut, en 1683, ils n'en furent guère plus à leur aise.
Quoique simple conseiller aux requêtes du Palais, et ne vivant point en amitié avec la Vrillière ni Châteauneufson fils, de qui seuls ils pouvoient tirer quelque lustre, parce qu'ils ne leur pouvoient * pardonner la charge de secrétaire d'État, Pontchartrain, né galant, et avec un feu et une grâce dans l'esprit que je n'ai point vus dans aucun autre, si ce n'est en Monsieur de la Trappe, se distinguoit dans les ruelles et les sociétés à sa portée, et plus encore par sa capacité, sa grande facilité et son assiduité au Palais. Je lui ai ouï dire bien des fois que son château en Espagne étoit d'arriver, avec l'âge, à une place de cons3iller d'honneur au Parlement, et d'avoir une maison dans le cloître Notre-Dame. Il vécut ainsi jusqu'en 4677, •que la place de premier président du Parlement de Rennes vaqua, et que les affaires de la province la rendirent assez longtemps vacante par la difficulté de la remplir. M. Colbert, qui par sa place avoit grand désir que celle-ci fût bien remplie, à cause des états, où le premier président de Bretagne est toujours second commissaire du Roî, et pour avoir un homme de qui il pût tirer conseil sur ce qui se passoit dans le commerce de cette province si maritime, en raisonnoit souvent dans son cabinet avec ses plus familiers. De ce nombre étoit Hotman, qu'il avoit fait intendant des finances et intendant de Paris, en la capacité duquel il avoit beaucoup de.con-
i. Cepluiisl est conforme au texte du manuscrit.
fiance. Hotman avoit épousé une Colbert, cousine germaine de Villacerf et de Saint-Pouange, mais qui, n'étant pas comme eux fille d'une sœur de M. le Tellier, étoit demeurée avec son mari fort attachée à M. Colbert, dont elle étoit comme eux issue de germaine. Hotman étoit un homme qui ne craignoit point de dire son avis, et qui, malgré l'aversion quil connoissoit en M. Colbert pour Pontchartrain et pour toute sa famille, lui en proposa le fils comme celui qu'il jugeoit le plus propre à être premier président de Rennes; et il en dit tant de bien sur ce qu'il en savoit, qu'il persuada M. Colbert. Ce fut donc ainsi que l'ennemi de Pontchartrain débourba son fils, par une sorte de nécessité. La surprise qu'ils en eurent fut grande, et augmenta quand ils apprirent que c'étoit à Hotman à qui ils dévoient cette fortune, avec qui ils n'avoient aucune liaison. Ils avoient si peu pensé à cet emploi, que la difficulté pécuniaire de le remplir les mit sur le point du refus. Leurs amis les pouillèrent * et les encouragèrent; et voilà Pontchartrain en Bretagne. Hotman, qui mourut sans enfants, en 1683, eut le loisir de s'applaudir du choix qu'il avoit proposé : Pontchartrain y mit le Parlement et la justice sur un pied tout différent qu'il n'avoit été, fit toutes les fonctions d'intendant dans une province qui n'en souffroit point encore, mit tout en bon ordre, et se fit aimer partout. Il y eut de grands démêlés d'affaires avec le duc de Chaulnes, qui étoit adoré en Bretagne, et qui n'étoit pas accoutumé qu'autre que lui et les étals, dont il étoit le maître, se mêlassent de rien dans le pays.
On a vu en son lieu que M. Pelletier, contrôleur général des finances, le lira de là en 1687, pour le faire intendant des finances, qu'il fit toutes sous lui tant qu'il les garda, et comment il les lui fit donner en 1689, quand il voulut quitter ce pénible emploi. Pontchartrain eut toutes les
1. Telle est bien l'orthographe de Saint-Simon ; nous le Terrons ailleurs employer le verbe poutier (venant non plus de pouilles^ mais de poulie)^ dans un sens figuré qui pourrait également s'appliquer ici.
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peines du monde à Faccepter, et au lieu de la reconnoissance qu'il devoit à Pelletier de lui avoir fait faire un si grand pas, il lui en voulut mal, le lui déclara, et ne put jamais le lui pardonner : bien estimable de craindre des fonctions si friandes pour tant [d']autres, et qui portent avec elles les richesses, l'autorité et la faveur ; fort blâmable, je ne puis m'empôcher de l'avouer, de n'avoir pas senti plus que le dégoût des finances de quel accul de fortune il l'avoit tiré, et en quelle place, et en quelle passe son amitié et sa probité le mettoit, et aux dépens de son propre frère. Un an après, la mort de Seigtielay combla ses vœux, quand il se vit revêtu de sa charge de secrétaire d'Ëtat, avec le département de la marine et celui de la maison du Roi. Il fit alors instance pour être déchargé des finances. Il ne faisoit que d'y entrer en chef; la guerre aussi ne faisoit que commencer. En homme d'esprit, il avoit bien pris avec M. de Louvois, qui n'en vouloit point d'autre aux finances; et M"* de Maintenon, à qui sa femme et lui avoient également plu, étoit encore plus éloignée d'un changement. Le contrôleur général étoit de tous les ministres celui qu'elle courtisoit le plus : elle y avoit un intérêt principal pour mille affaires qu'elle protégeoit, et pour faire auprès du Roi tout ce qui alloit à éloigner ou approcher à son gré les gens et les choses, parce que c'étoit lui d'ordinaire qui y avoit la principale influence. Personne n'étoit si propre à cette sorte de manège que Pontchartrain. C'étoit un très-petit homme, maigre, bien pris dans sa petite taille, avec une physionomie d'où sortoient sans cesse les étincelles de feu et d'esprit, et qui tenoit encore beaucoup plus qu'elle ne promettoit : jamais tant de promptitude à comprendre, tant de légèreté et d'agrément dans la conversation, tant de justesse et de promptitude dans les reparties, tant de facilité et de solidité dans le travail, tant d'expédition, tant de subite connoissance des hommes ni plus de tour à les prendre. Avec ces qualités, une simplicité éclairée et une sage gaieté surnageoient à tout, et le rendoient
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charmant et en riens et en affaires. Sa propreté étoit singulière et s'étendoit à tout, et à travers toute sa galanterie, qui subsista dans l'esprit jusqu'à la fin, beaucoup de piété, de bonté, et j'ajouterai d'équité, avant et depuis les finances, et dans cette gestion même autant qu'elle en pou voit comporter. Il en avouoit lui-même la difficulté, et c'est ce qui les lui rendoit si pénibles, et il s'en expliquoit même souvent avec amertume aux parties qui la lui remontroient. Aussi voulut-il souvent les quitter, et ce ne fut que par ruses que sa femme les lui fit garder, en lui demandant, tantôt deux, tantôt quatre, tantôt huit jours de délai.
C'étôit une femme d'un grand sens, sage, solide, d'une conduite éclairée, égale, suivie, unie, qui n'eut rien de bourgeois que sa figure, libérale, galante en ses présents, et en l'art d'imaginer et d'exécuter des fêtes, noble et magnifique au dernier point, et avec cela, ménagère et d'un ordre admirable. Personne, et cela est surprenant, ne connoissoit mieux la cour ni les gens qu'elle, et n'avoit, comme son mari, plus de tour et de grâces dans l'esprit. Elle lui fut d'un grand usage pour le conseil et la conduite, et il eut le bon esprit de le connoître et d'en profiter; leur union fut toujours intime. Sa piété fut toujours un grand fond * de vertu, qui augmenta sans cesse, qui l'appliqua aux lectures et à la prière, qui lui fit, quand elle put, embrasser toutes sortes de bonnes œuvres, et qui la rendit la mère des pauvres; avec cela, gaie et de fort bonne compagnie, où tous deux mettoient beaucoup dans la conversation, et fort loin de bavarderie, et tous deux fort capables d'amitié, et lui de servir et de nuire. Ce qu'ils ont donné aux pauvres est incroyable : M"* de Pontchartrain avoil toujours les yeux et les mains ouvertes à leurs besoins, toujours en qtuHe de pauvres honteux, de gentilshommes et de demoiselles dans le besoin, de filles dans le danger, pour les tirer de péril et de peine, en mariant ou en plaçant