‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 3)Chapitre 151 sur 333 · Saint-Siir.on a écrïi fond, sans t · texte numérisé non relu

Saint-Siir.on a écrïi fond, sans t

228 FORTUNE DE PONTCHARTRAIX, [1699]

les unes, donnant des pensions aux autres, et tout cela dans le dernier secret. Outre de grandes sommes réglées aux pauvres de leurs paroisses en tous lieux, ils étoient ingénieux à assister; et ce tour, et cette galanterie qu*elle avoit dans Fesprit, elle Femployoit toute à secourir des personnes qui cachoient leurs besoins, qu^elle faisoit semblant d'ignorer elle-même. C'étoit une grosse femme, itrès-laide, et d'une laideur ignoble et grossière, qui ne laisîsoit pas d'avoir de l'humeur, qu'elle domptoit autant qu'il lui étoit possible. Jamais il n'y eut de meilleurs parents, ni de meilleurs amis que ce couple, ni des gens plus polis, on pourroit ajouter quelquefois plus respectueux, et qui se souvenoient le mieux de ce qu'ils étoient et de ce qu'etoient les autres, quoique à travers ce levain que mêlent en tout la faveur, l'autorité et les places.

Ils furent longtemps parfaitement bien avec M"* de Maintenon ; mais peu à peu il y eut des froideurs entre elle et Pontchartrain, qu'elle ne manioit pas avec la facilité qu'elle vouloit. Sa femme, qu'elle goûta toujours et dans tous les temps, tâchoit de rendre Pontchartrain plus complaisant, et pour l'amour d'elle, M"' de Maintenon en souffrit des roideurs qu'elle n'eût jamais passées à un autre ; mais la pelote grossit tant qu'elle fut ravie de s'en défaire honnêtement par les sceaux : il fut ministre d'Ëtat fort peu après avoir été fait secrétaire d'État. 11 avoit lu assez pour être instruit de beaucoup de choses, à travers son application et son assiduité à ses fonctions, et son goût pour le monde et la bonne compagnie. 11 étoit élevé dans le Parlement et dans ses maximes, duquel il n'étoit rien moins qu'esclave; mais il en avoit pris le bon sur les maximes de France à l'égard de Rome. Ces matières, qui se présentoient souvent au conseil sous divers aspects, ne lui échappoient sous aucun. L'extrême facilité de son appréhension et l'agilité ferme et forte de son élocution blessoient souvent le .duc de Beauvillier là-dessus, dont l'esprit et la conscience ne pouvoient être d'accord sur ces matières, et qui en gros étoit toujours pour les maximes

de France, mais dans le détail s*en échappoît toujours en faveur de Rome. Gela les avoit aigris Tun contre Tautre, et quelquefois jusqu'à l'indécence de la part de Pontchartrain, qui ayant plus de fond que le duc, ne le ménageoît pas en ces occasions, et les rendit ennemis autant que des gens de bien le peuvent être. Le nombre immense de créations d'offices et d'affaires extraordinaires auxquelles la nécessité de la guerre engagea ne laissa pas de tomber en partie sur Pontchartrain, et c'étoit ce qui le pressoit sans cesse de quitter les finances. Il le fut ^ d'établir la capitation et le dixième, inventés l'un et l'autre par le puissant Basville, le maître du Languedoc sous le nom d'intendant, et qui les proposoit sans cesse pour en faire sa cour. Pontchartrain eut horreur de deux impôts que leur facilité à imposer et à augmenter rendroient * continuels et d'une* pesanteur extrême : il rejeta le dernier sans souffrir qu'on le mît en délibération, et ne put éviter l'autre.

Le jour môme que Boucherat mourut, l'après-dînée, qui, comme je l'ai remarqué, étoit un mercredi, veille du départ du Roi pour Fontainebleau, personne, dès le matin, ne crut qu'il passât la journée. Le Roi, au sortir du conseil, dit à Pontchartrain, qui en sortit le dernier : a Seriez-vousbien aise d'être chancelier de France? — Sire, répondit-il, si je vous ai demandé instamment plus d'une fois de me déciiarger des finances pour demeurer simple ministre et secrétaire d'État, vous pouvez imaginer si je les quitterois de bon cœur pour la première place où je puisse arriver. — Oh bien ! dit le Roi, n'en parlez à personne sans exception, mais si le chancelier meurt, comme il est peut-êlre mort à cette heure, je vous fais chancelier, et votre fils sera secrétaire d'État en titre et exercera tout à fait. Vous continuerez, pour ce voyage, à loger dans votre appartement ordinaire, parce que j'ai donné les logements de la chancellerie, où j'ai bien vu que le chancelier ne viendroit pas, et que cela m'embarrasseroit à reloger

Page 1