‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 3)Chapitre 162 sur 333 · COUR DU CHANCELIER · texte numérisé non relu

COUR DU CHANCELIER

fiance du cardinal Fleury, plus roi que premier ministre.

Avant de quitter la matière du chancelier, il faut dire que, lui et sa femme n'étant plus nommés que du nom unique de leur office, leur fils prit le nom de Pontchartrain et se comtifia, son père ayant extrêmement augmenté cette terre, qu'il avoit fait ériger en comté. Il ouvrit la porte de sa cour aux évoques, aux gens d'une qualité un peu distinguée, sans être titrés, et pour toute la robe, au seul premier président du parlement de Paris. On le souffrit, et on trouva même qu'il en avoit beaucoup rabattu de son prédécesseur, et il étoit vrai. Reste à savoir si Boucherat, qui le premier avoit imaginé d'égaler sa cour à celle du Roi, pouvoit avoir raison.

En ce voyage de Fontainebleau, le Roi donna trois cent mille livres au maréchal de Villeroy, à prendre en trois ans sur Lyon, des riches revenus duquel lui et le prévôt des marchands, qu'il nommoit, étoient les seuls dispensateurs, sans rendre compte. Peu après, Ife Roi donna cent mille [livres] de pension au duc d'Enghien, encore enfant; Monsieur le Duc, son père, n'en avoit que quatre-vingt-dix mille.

L'abbé de Charost mourut en ce temps-ci à Paris, chez son père, où il vivoit fort pieusement et fort retiré. Il étoit fils aîné du duc de Béthune et frère aîné du duc de Charost. Il étoit fort bossu, avoit renoncé à tout pour une pension médiocre, et s'étoit fait prêtre. 11 n'avoit qu'une abbaye, et jamais il n'avoit été question de lui pour l'épiscopat: j'ai ouï dire qu'il en auroit été fort digne.

Le bonhomme Villacerf ne put survivre plus longtemps au malheur qui lui étoit arrivé de l'infidélité de son principal commis des bâtiments, dont j'ai parlé au commencement de l'année. Il ne porta pas santé depuis, ne remit pas le pied à la cour depuis s'être démis des bâtiments, et acheva enfin de mourir. C'étoit un bon et honnête homme, qui étoit déjà vieux, 0t qui ne put s'accoutumer à avoir été trompé et à n'être plus rien. Il avoit passé une longue vie toujours extrêmement bien avec le Roi, et si familier Saint-Simon ii. 16

242 MOKT DE VILLAGERF. [1699]

avec lui, qu'étant d'une de ses parties de paume autrefois, où il jouoit fort bien, il arriva une dispute sur sa balle : il étoit contre le 'Roi, qui dit qu'il n'y avoit qu'à demander à la Reine, qui les voyoit jouer de la galerie : « Par.,..! Sire, répondit Villacerf, cela n'est pas mauvais; s'il ne tient qu'à faire juger nos femmes, je vais envoyer quérir la mienne. » Le Roi et tout ce qui étoit là rirent beaucoup de la saillie. 11 étoit cousin germain, et dans la plus intime et totale confiance, de M. de Louvois, qui, du su du Roi, l'avoit fait entrer en beaucoup de choses secrètes, et le Roi avoit toujours conservé pour lui beaucoup d'estime, d'amitié et de distinction. C'étoit un homme brusque, mais franc, vrai, droit, serviable, et très-bon ami ; il en avoit beaucoup, et fut généralement plaint et regretté.

La comtesse de Fiesque, cousine germaine paternelle de la feue duchesse d'Arpajon, de feu Thury et du marquis de Beuvron, mourut pendant Fontainebleau, extrêmement âgée. Elle avoit passé sa vie dans le plus frivole du grand monde. Deux traits entre deux mille la caractériseront: elle n'avoit presque rien, parce qu'elle avoit tout fricassé ou laissé piller à ses gens d'affaires ; tout au commencement de ces magnifiques glaces, alors fort rares et fort chères, elle en acheta un parfaitement beau miroir: « Hél comtesse, lui dirent ses amis, où avez-vous pris cela? — J'avois, dit-elle, une méchante terré, et qui ne me rapportoit que du blé, je l'ai vendue, et j'en ai eu ce miroir; est-ce que je n'ai pas fait merveilles? du blé ou ce beau miroir I » Une autre fois, elle harangua son fils, qui n'avoit presque rien, pour l'engager à se marier, et à se remplumer par un riche mariage; et la voilà à moraliser sur Torgueil, qui meurt de faim plutôt que faire une mésalliance. Son fils, qui n'avoit aucune envie de se marier, la laissa dire, puis voulant voir où cela iroit, fit semblant de se rendre à ses raisons : la voilà ravie ; elle lui étale le parti, les richesses, l'aisance, une fille unique, les meilleures gens du monde, et qui seraient ravis, auprès de qui elle avoit des amis qui

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