SOTTISES DE SAINCTOT
dedans de la porte par la damç d'honneur, elle la mena par la main à M"* la duchesse de Bourgogne, à qui elle baisa le bas de la robe, et dont tout de suite elle fut baisée, comme cela est de droit pour toutes les femmes titrées. En même temps elle présenta sa fille, qui Tavoit suivie avec Sainctot, dont c'est la charge. La fille baisa le bas de la robe, et tout aussitôt se présente pour être baisée. M"* la duchesse de Bourgogne étonnée hésite, la duchesse du Lude fait signe de la tête que non ; Sainctot n'en fait pas à deux fois, et hardiment pousse la fille de la main, et dit à M"* la duchesse de Bourgogne : « Baisez, Madame, cela est dû. » A cela, et le tout fut fait en un tourne-main. M"* la duchesse de Bourgogne, jeune, toute neuve, embarrassée de faire un afifront, eut plus tôt fait de déférer à Sainctot, et sur sa périlleuse parole la baisa. Tout le cercle en murmura tout haut, et femmes assises, et dames debout, et courtisans. Le Roi, qui survient toujours à ces sortes d'audiences, pour faire l'honneur à l'ambassadrice de la saluer, et ne la recevoir point chez lui, n'en sut rien dans cette foule. Au partir de là, l'ambassadrice alla chez Madame. Même cérémonie, et même entreprise pour la fille. Madame, qui en avoit reçu tant et plus en sa vie, voyant la fille approcher son minois, se recula très-brusquement. Sainctot lui' dit que M"* la duchesse de Bourgogne lui venoit de faire l'honneur de la baiser. « Tant pis I répondit Madame fort haut, c'est une^ sottise que vous lui avez fait faire, que je ne suivrai pas. » Cela fit grand bruit; le Roi ne tarda pas à le savoir. Sur-le-champ, il envoya chercher Sainctot, et lui dit qu'il ne savoit qui le tenoit de ne le pas chasser et lui ôter sa charge ; et de là lui lava la tête d'une manière plus fâcheuse qu'il ne lui étoit ordinaire quand il réprim andoit. De ceci, les ambassadeurs ne s'en émurent point : leur caractère, qui se communique à leurs femmes, parce que mari et femme ne sont qu'un, ne va pas jusqu'à leurs enfants, et ils ne prétendirent rien là-dessus. Ce Sainctot étoit un homme qui faisoit ce qu'il vouloit
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et foyorisoît qui il lui plaisoit, au hasard d'être grondé si le cas y écheyoit, ce qui n'arrivoit guère, par Tignorance et le peu de cas qu'il s'introduisit de faire des cérémonies.
Gela me fait souvenir d'une friponnerie insigne qu'il fit étant maître des cérémonies, charge qu'il vendit pour acheter celle d'introducteur des ambassadeurs, et que je découvris par le plus grand hasard du nionde. Je ne ferai point ici une disgression de la célèbre affaire des Corses à Rome et du duc de Grequy, ambassadeur de France, et du traité de Pise, qui la termina en 1664, qui sont choses connues de tout le monde. Par ce traité, entre autres articles, il fut réglé que la satisfaction convenue et mise par écrit seroit faite au Roi, et lue par le cardinal Chigi, neveu du Pape et envoyé exprès légat a latere, en présence des grands du royaume. L'audience s'allant donner dans peu de jours, le Roi envoya le grand maître des cérémonies avertir de sa part tous les ducs de s'y trouver. Les ducs demandèrent d'y être couverts. La Reine mère, qui de tout temps favorisoit les princes étrangers, par amitié pour la comtesse d'Harcourt, et la duchesse d'Espernon, sa sœur, qui en avoit^ le rang, et qui de tout temps avoient été ses favorites, crut faire beaucoup pour eux que faire décider que personne en cette audience ne seroit couvert que le légat seul. Cela ne faisoit rien à Monsieur ni aux princes du sang, qui ne s'y trouvèrent pas, parce que le légat eut un fauteuil, dans lequel il fit sa lecture et son compliment, et que Monsieur même o'auroit pu avoir un tabouret. Les comtes de Soissons et d'Harcourt, nommés pour mener le légat à l'audience, demandèrent à en être excusés puisqu'ils ne se couvriroient point; ils furent refusés : ils le menèrent, demeurèrent tête nue à toute l'audience, et le remenèrent. Ces faits n'ont jamais été contestés par les princes ni par personne.
Étant allé un matin faire ma cour au Roi à Mcudon, où il étoit libre aux courtisans d'aller, le hasard fit qu après
1. Saint-Simon a bien mis ici aroi/, au singulier, et à la ligne suivante, , au pluriel.