MA LIAISON AVEC LUI
pecté dans le pays : cette déclaration changea en un moment la situation de Desmarets dans la province; il lui dut tout son repos et la considération qui succéda au mépris et à la mauvaise volonté qu'il avoit éprouvée. Mon père même alla trop loin dans les suites, car il s'engagea dans des procès de mouvance à la prière de Desmarets, qui lui coûtèrent à soutenir et qu'il perdit. Dès que Desmarets eut permission de sortir de sa maison sans découcher, il vint diner à la Ferté sitôt que mon père y fut. Il n'oublia rien, ni M"^ Desmarets, pour témoigner à mon père et à ma mère leur attachement et leur reconnoissance. Il eut enfin permission de faire à Paris des tours courts, puis allongés et réitérés, enfin liberté d'y demeurer en n'approchant pas de la cour. II continua la même amitié avec moi, et moi avec lui, après la mort de mon père, et elle fut telle qu'on en verra bientôt une marque singulière. Desmarets étoit en cet état lorsque Chamillart obtint à grand'pcine la permission de se servir de ses lujnières, et de le faire travailler à la recherche des gens d'affaires, qui, par compte fait et arrêté avec eux, se trouvèrent avoir gagné depuis 1689 quatre-vingt-deux millions. On s'abstient de réflexion sur un si immense profit en moins de dix ans, et sur la misère qu'il entraine nécessairement, sur qui a tant gagné et qui a tant perdu, sans parler d'une autre immensité d'une autre sorte de gain et de perte, qui sont les frais non compris dans ces quatrevingt-deux millions.
Il fut proposé d'attirer la cupidité publique par des loteries; il s'en fit de plusieurs façons en quantité. Pour leur donner plus de crédit et de vogue. M"** la duchesse de Bourgogne en fit une de vingt mille pistoles; elle et ses dames et plusieurs autres de la cour firent les billets. Hommes et femmes, depuis Monseigneur jusqu'à M. le comte de Toulouse, les cachetèrent, et les diverses façons qu'on leur donna fit^ l'amusement du Roi et de toutes ces personnes. On y garda toutes les mesures les plus
1 Saint-Simon a bien écrit /!/, au singulier.
328 ItfORT DE CHÂTEAUNECF, [1700]
soupçonneuses pour y conserver une parfaite; fidélité. Elle fut tirée avec les mêmes précautions devant toutes les personnes royales et autres distinguées qui y furent admises. Le gros lot tomba à un garde du Roi de la com- I pagnie de Lorges ; il étoit de quatre mille louis. ^
Châteauneuf , secrétaire d'État, fort afGiigé du refus de sa survivance, et fort tombé de santé, s*en alla prendre les eaux de Bourbon, et pria le Roi de trouver bon que Barbezieux signât pour lui en son absence. Il étoit naturel que ce fût Pontchartrain, mais ces deux branches ne s'étoient jamais aimées, comme on Ta pu voir plus haut, et j*ai ouï plus d'une fois le chancelier reprocher à la Vrillière le vol de la charge de son père par son bisaïeul, et fort médiocrement en plaisanterie. Chàteauneuf étoit un homme d'une prodigieuse grosseur ainsi que sa femme, fort peu de chose, bon homme et servant bien ses amis. Il avoit le talent de rapporter les affaires au conseil de dépèches mieux qu'aucun magistrat, du reste la cinquième roue d'un chariot, parce qu'il n'avoit aucun autre département que ses provinces, depuis qu'il n'y avoit plus de huguenots. Sa considération étoit donc fort légère, et sa femme, la meilleure femme du monde, n^étoit pas pour lui en donner. Peu de gens avoient affaire à lui, et Fherbe croissoît chez eux. En passant chez lui à Chàteauneuf, en revenant de Bourbon, dont il avoit fait un des plus beaux lieux de France, il y mourut presque subitement.
Il en vint un courrier à son fils pour le lui apprendre, qui ail*iva à cinq heirres du matin. Il ne perdit point le jugement : il envoya éveiller la princesse d'Harcourt et la prier instamment de venir chez lui sur l'heure. La surprise où elle en fut à heure si indue l'y fit courir. La VriUière lui conta son malheur, lui ouvrit sa bourse à une condition : c'est qu'elle iroit sur-le-champ au lever de M"* de Maîntenon lui proposer son mariage pour rien avec M"* de Mailly, moyennant la charge de son père, et d'écrire au Roi avant d'aller à Saint-Gyr, pour lui faire rendre sa lettre au moment de son réveil. La princesse d'Harcourt, dont le