Le P. le Vassor
[1700] LE VàSSOR. 351
auteur de Y Histoire de Louis XHI^ qui se feroil lire arec encore plus de plaisir 8*il y avoit moins de rage contre la religion catholique, et de passion contre le Roi et contre beaucoup de gens; à cela près, elle est exoçllente et vraie. Il faut qu'il ait été singulièrement bien informé des anecdotes qu*il raconte, et qui échappent à presque tous les bistoriens : j'y ai trouvé, par exemple, la journée des Dupes précisément comme mon père me Fa racontée, qui y a fait un personnage si principal et si intime, et plusieurs autres endroits curieux qui n'ont pas moins d'exactitude. Cet auteur a tant fait de bruit qu*il vaut bien la peine que j'en dise quelque chose. 11 étoit prêtre de l'Oratoire, fort appliqué à l'étude, et fort bien dans sa congrégation; d'ailleurs homme de bas lieu. Personne ne s'y défioit de lui, et il étoit même considéré comme un homme dont les mœurs étoient sans reproche, dont Fesprit et le savoir faisoit honneur à FOratoire, et qui étoit pour y occuper les premières places avec le temps. La surprise fût donc extrême lorsque, durant la tenue d'une assemblée générale, le P. de la Chaise témoigna beaucoup d'aigreur aux supérieurs principaux d'une résolution qu'ils avoient cme entièrement secrète. Le soupçon n'en put tomber que sur le P. le Yasser, qui la savoit par la confiance qu'on avoit en lui. On prit un temps qu'il n'étoit point à sa chambre pour y entrer; les mêmes supérieurs y visitèrent s^ papiers : sa table même le trahit; il y avoit laissé des lettres de lui etàlui, des mémoires et d*autres choses qui firent la plus complu preuve de sa trahison, et que, depuis qu'il avoit pris le collet de FOratoire, il n'avoit cessé d'y être Fespion des jésuites^ Cet honnête homme, revenu dans sa chambre. Jette les yeux sur sa table, et la voit fort déchargée de papiers; il la visite, et voit ce qui lui manque ; le voilà épenlu. 11 cherche partout, dans un reste de désir, plutôt que d'incertitude, de les avoir déplacés lui-même, mais la recherche n*e$t pas achevée que ces mêmes supérieurs viennent lui en 6ter la peine. La fureur d'être découvert succéda à FinquiéUide : il fit son paquet» se retira, et allongea dès le
352 LE VASSOR. [1700]
lendemain son collet. Désespéré, il va au P. de la Ghtise lui demander une abbaye, et lui exposer Faccablement de son état: un espion devenu inutile ne porte pas grand mérite avec soi ; la découverte qui le déshonoroit retomboit à plomb sur les jésuites, qui pe furent pas pressés de récompenser son imprudence. Outré de désespoir, de honte, de faim, et d'une attente de bénéfice qui devenmt un surcroit de douleur, il. fut se jeter à la Trappe; ks Tues qui Vy portèrent n'étoient pas droites, aussi n*eih rent-elles aucune bénédiction : en peu de jours sa vocation se trouva desséchée. Il s*en alla à Tabbaye de Peneîgne; il en loua le logis abbatial, et y demeura quelques mois. Il y eut cent prises avec les moines : leur jardin n'étoit séparé du sien que par une forte haie ; les poules des moines la franchissoient ; il s'en prit aux moines, tant qu'un jour il attrapa le plus de leurs poules qu*il put, lenr coupa le bec et les ergots avec un couperet, et les jetatm moines par-dessus la haie. Cette cruauté est si marquée, que je l'ai voulu rapporter. Une retraite si hargneuse, et dont Dieu n'étoit pas l'objet, ne put durer.
11 retourna à Paris faire un dernier effort pour avoir de quoi vivre en récompense de son crime ; il n^en put venir à bout. De rage et de faim, il passa en Hollande, se fit protestant, et se mit à vivre de sa plume. Elle le fit bientôt connoître. Sa qualité de prosélyte, quoique pour Tôtdinaire méprisée dans ces pays-là, et avec grande rtison, se trouva appuyée d'esprit, de savoir, de talent, d*nn beau génie. Un homme chassé de l'Oratoire pour y aYoir été espion des jésuites fit espérer d'apprendre bien des choses de lui. Tout cela ensemble lui procura des connoissances, des amis, des protecteurs. Il fût connu de réputation en Angleterre, il y espéra plus de fortune qaVi HoJlande, il y passa recommandé par ses amis. Bumet le reçut à bras ouverts. Son Histoire de Louis JT/Z/délecti la haine contre la religion catholique et contre le Roi, et Bumet le fit connoître au roi d'Angleterre, et Tobtint pour sous-préceptëur, sous lui, du duc de Glocester. Il étoit
[i700] MESURES SUR l'eSPAGNE. 353
difficile de le faire instruire par deux autres aussi grands enneipis des catholiques et de la France, et rien ne convenoit mieux aux sentiments du roi Guillaume pour l'éducation de son successeur. Portland, entièrement dégoûté, s'étoit tout à fait retiré auprès de la Haye, et le roi d'Angleterre essuyoit tant de dégoûts du Parlement, qu'on Tappeloit publiquement roi d'Hollande et stathouder d'Angleterre.
Quelque crédit qu'il eût à Vienne, il n'y put jamais faire goûter le traité de partage, et après bien [des] délais, l'Empereur crut répondre bien modérément de déclarer à la France, à TAngleterre et à la Hollande, et par là à toute l'Europe, qu'étant le plus proche parent du roi d'Espagne, il ne pouvoit durant sa vie entrer en aucun traité touchant sa succession, et donna ordre à une levée de trente mille hommes dans ses pays héréditaires. Bientôt après, Blécourt déclara au roi d'Espagne que s'il prenoit dans aucun de ses États des troupes de l'Empereur, sous prétexte de recrues, d'achat, ou de quelque autre que ce fût, le Hoi le regarderoit et le prendroit comme une infraction à la paix. Le conseil d'Espagne répondit, au nom du roi d'Espagne, qu'il avoit assez de troupes, et en assez bon état, pour n'en pas prendre d'étrangères, dont il n'avoit aucun besoin, et qu'on pouvoit s'assurer qu'en aucun cas il n'en prendroit de l'Empereur. La même déclaration avoit été faite sur la réception de l'archiduc, dans aucun des Ëtats du roi d'Espagne où on avoit soupçonné que l'Empereur le vouloit envoyer. Sur l'assurance du conseil d'Espagne, Blécourt déclara à ce même conseil que, pourvu que cela fût bien observé, le Roi n'entreprendroit rien sur, les États du roi d'Espagne pendant sa vie; la même déclaration fut faite à Vienne, et l'Empereur s'engagea à n'envoyer point de troupes dans les États d'Espagne, moyennant la même assurance du Roi. Gastel dos Rios avoit souvent des audiences du Roi, et une fort longue depuis peu, où il voulut être tête à tête avec le Roi, sans Torcy, ù qui môme il ne voulut pas dire, ni devant ni après, le
Saint-Simon ii. 23