EN FAVEUR DU DUC D*ANJOU
qu'ils Tavoient fait mettre dans le testament, pour entrer comme grand d'Espagne dans la junte qu'il établit pour gouverner en attendant le successeur; et il savoit aussi que le testament étoit fait, sans toutefois être instruit de ce qu'il contenoit. Il étoit tantôt temps de parler au conseil. Des huit qui en étoient, quatre seulement étoient du secret, Portocarrero, Villafranca, S. Estevan et Ubilla; les autres quatre étoient Tamirante, VeraguaS Mancera et Ârias. Des deux derniers ils n'en étoient point en peine, mais l'attachement de Tamirante à la Reine, le peu de foi de Yeragua, et la difficulté de leur faire garder un si important secret, avoit toujours retardé, jusque tout aux derniers jours du roi d'Espagne, d'en venir aux opinions dans le conseil sur la succession.
 la fin, le Roi prêt à manquer à tous les moments, toutes les précautions possibles prises, et n'y ayant guère à craindre que ces deux conseillers d'État seuls, et sans appui ni confiance de personne, et la Reine dans l'abandon, osassent révéler un secret si prêt à l'être, et si inutilement pour eus, le cardinal assembla le conseil, et y mit tout de suite la grande affaire de la succession en délibération. Villafranca tint parole, et opina avec grande force en la manière qu'elle se trouve ci-dessus. S. Estevan suivit avec autorité. L'aniirante et Veragua, qui vireat la partie faite, n'osèrent contredire : le second ne se soucioit que de sa fortune, qu'il ne vouloit pas exposer dans des moments si critiques et dans une actuelle impuissance de la cour de Vienne par son éloignement; et la même raison retint Tamirante, malgré son attachement pour elle. Mancera, galant lionmie et qui ne vouloit que le bien, mais effrayé d'avoir à prendre son parti sur-le-champ en chose de telle importance, demanda vingt-quatre heures pour y penser, au bout desquelles il opina pour la France. Arias s'y rendit d'abord, à qui on avoit dit le mot à l'oreille un peu auparavant. Ubilla, après que le cardinal eut opiné et
1. Veragua est biffé au manuscrit; rest-U de la main de Saint-Simon?
382 MORT DU ROI D*£SPAG!fE. [1700]
conclu, dressa sur la table même ce célèbre réRultat; ils le signèrent, et jurèrent d'en garder un inviolable secret, jusqu'à ce qu'après la mort du Roi il fût temps d*agir en conséquence de ce qui venoît d'être résolu entre eux. En effet, ni Famirante ni Veragua ^ n'osèrent en laisser échapper quoi que ce fût, et l'amirante même fut impénétrable là-dessus à la Reine et au comte d'Harrach, qui ignorèrent toujours si le conseil avoit pris une résolution. Très-peo après le Roi d'Espagne mourut, le jour de la Toussaint, auquel il étoit né quarante-deux ans auparavant; il mourut, dis-je, à trois heures après midi, dans le palais de Madrid. Sur les nouvelles de l'état mourant du roi d'Espagne, dont Blécourt avoit grand soin d'informer le Roi, il donna ordre au marquis d'Harcourt de se tenir prêt pour aller assembler une armée à Rayonne, pour laquelle on fit toutes les dispositions nécessaires ; et Harcourt partit le 23 octobre, avec le projet de prendre les places de cette frontière, comme Fontarabie et les autres, et d'entrer par là en Espagne. Le Guipuscoa étoit à la France par le traité de partage ; ainsi jusque-là il n'y avoit rien à dire. Conmie tout changea subitement de face, je n'ai point su quels éloient les projets après avoir réduit cette petite province; mais en attendant qu'Harcourt fît les affaires du Roi, il profita de la conjoncture, et fit les siennes. Benvron, son père, avoit été plus que très-bien avec M"* de Maintenon dans ses jeunes années. C'est ce qui fit la duchesse d'Arpajon, sa sœur, dame d'honneur de Madame la Dauphine- Bavière, arrivant, pour un procès au conseil, de Languedoc, où elle étoit depuis vingt ans, et sans qu'elle, ni son frère, ni pas un des siens eût imaginé d'y songer. On a vu que M*"" de Maintenon n'a jamais oublié ces sortes d'amis : c'est ce qui a fait la fortune d'Harcourt, de Villars, et de bien d'autres.
Harcourt sut en profiter, en homme d'infiniment d'esprit et de sens qu'il étoit. Il la courtisa dès qu*il put pointer,
1. Les mots ni Veragua sont bififés au manuscrit : voyes la note da la
puge précédente.
I OUTERTCRB DU TESTAMENT. 383
cultiva toujours sur le pied d'en tout attendre, et Lie il frappât avec jugement aux bonnes portes, il se
toujours pour nç rien espérer que par elle. Il capi- )nc par son moyen, sans que le Roi le trouvât mau-' t il partit avec assurance de n'attendre pas longtemps fait duc héréditaire : la porte alors étoit entièrement 3 à la pairie. J'aurai lieu d'expliquer cette anecdote s. Arriver là étoit toute l'ambition d'Harcourt; elle îlle que, longtemps avant cette conjoncture, étant à pour passer avec le roi Jacques en Angleterre, il ne it pas de s'en expliquer tout haut : on le félicitoit de Binder à une entreprise dont le succès lui acquerroit )n ; il ne balança point, et répondit tout haut que m but étoit d'être duc, et que s'il savoit sûrement r maréchal de France et jamais duc, il quijteroit le î tout à l'heure, et se retireroit chez lui.
que le roi d'Espagne fut expiré, il fut question ir son testament. Le conseil d'Ëtat s'assembla, et îs grands d'Espagne qui se trouvèrent à Madrid y 3nt. La curiosité de la grandeur d'un événement si t qui intéressoit tant de millions d'hommes, attira adrid au palais, en sd'te qu'on s'étoufifoit dans les voisines de celle où les grands et le conseil ouvroient iment. Tous les ministres étrangers en assiégeoient 3 : c'étoit à qui sauroit le premier le choix du Roi qui de mourir, pour en informer sa cour le premier, rt étoit là comme les autres, sans savoir rien plus , et le comte d'Harrach, ambassadeur de l'Empereur, léroit tout et qui comptoit sur le testament en faveur ihiduc, étoit vis-à-vis la porte et tout proche avec triomphant. Cela dura assez longtemps pour exciter ience. Enfin la porte s ouvrit et se referma. Le duc itcs, qui étoit un homme de beaucoup d'esprit, t, mais à craindre, voulut se donner le plaisir ncer le choix du successeur, sitôt qu'il eût* vu tous ids et le conseil y acquiescer et prendre leurs réso-
i-Simon a bien écrit eust^ au subjonctif.
38i OUVERTURE DU TESTAMENT. [1700]
lutions en conséquence. 11 se trouva investi aussitôt qa*fl parut* Il jeta les yeux de tous côtés en gardant gravement le silence. Blécourt s'avança; il le regarda bien fixement, puis, tournant la tête, fit semblant de chercher ce qall avoit presque devant lui : cette action surprit Blécourt, et fut interprétée mauvaise pour la France; puis tout à coup, faisant comme s*il n'avoit pas aperçu le comte d'Harrach et qu'il s'offrît premièrement à sa vne, il prit un air de joie, lui saute au col, et lui dit en espagnol» fort haat : a Monsieur, c'est avec beaucoup de plaisir...; i et faisant une pause pour l'embrasser mieux, ajouta : c Oui, Monsieur, c'est avec une extrême joie que pour toute ma vie..., » et redoublant d'embrassades, pour 8*arrèter encore ; puis acheva : a et avec le plus grand contentement que je me sépare de vous et prends congé de h très-auguste maison d'Autriche; » puis perce la fonle, chacun courant après pour savoir qui étoit le s&ccessear. L'étonnement et l'indignation du comte d'Harrach lui fé^ mèrent entièrement la bouche, mais parurent sur son visage dans toute leur étendue. 11 demeura là encore quelques moments ; il laissa des gens à lui pour lui venir dire des nouvelles à la sortie du conseil, et s^alla enfermer chez lui, dans une confusion d'autant plus grande qu'il avoit été la dupe des accolades et de la cruelle tromperiedu compliment du duc d'Abrantès.
Blécourt, de son côté, n'en demanda pas davantage : il courut chez lui écrire pour dépêcher son courrier. Conune il étoit après, Ubilla lui envoya un extrait du testament qu'il tenoit tout prêt, et que Blécourt n*eut qu'à mettre dans son paquet. Harcourt, qui étoit à Bayonne, avoit ordre d'ouvrir tous les paquets du Roi, afin d'agir suivant les nouvelles, sans perdre le temps à attendre les ordres de la cour, qu'il avoit d'avance pour tous les cas prévus. Le courrier de Blécourt arriva malade à Bayonne, de sorte qu'Harcourt en prit occasion d'en dépêcher un à lui, avec ordre de rendre à son ami Barbezieux les quatre mots qu'il écrivit tant au Roi qu'à lui, avant que de porter le
[1700] CONSEILS d'État chez m"* de haintenon. 385
paquet de Blécourt à Torcy. Ce fut une galanterie qu'il fit à Barbezieiix, pour le faire porteur de cette grande nouvelle. Barbez ieux la reçut, et sur-le-champ la porta au Boi\ qui étoit lors au conseil de finance, le mardi matin 9 novembre.
Le Boi, qui devoit aller tirer, contremanda la chasse, dîna à l'ordinaire au petit couvert, sans rien montrer sur son visage, déclara la mort du roi d'Espagne, qu'il draperoit, ajouta qu'il n'y auroit de tout l'hiver ni appartement, ni comédies, ni aucuns divertissements à la cour; et quand il fut rentré dans son cabinet, il manda aux ministres de se trouver à trois heu/es chez M** de Maintenon. Monseigneur étoit revenu de courre le loup ; il se trouva aussi à trois heures chez M** de Maintenon. Le conseil y dura jusqu'après sept heures, ensuite de quoi le Roi y travailla jusqu'à dix , avec Torcy et Barbezieux ensemble. M** de Maintenon avoit toujours été présente au conseil, et la fut encore au travail qui le suivit. Le lendemain mercredi, il y eut conseil d'État le matin chez le Boi, à l'ordinaire, et au retour de la chasse il en tint un autre, comme la veille, chez M** de Maintenon, depuis six heures du soir jusqu'à près de dix. Quelque accoutumé qu'on fût à la cour à la faveur de M"* de Maintenon, on ne l'étoit pas à la voir entrer publiquement dans les affaires, et la surprise fut extrême de voir assembler deux conseils en forme chez elle, et pour la plus grande et la plus importante délibération qui de tout ce long règne et de beaucoup d'autres eût été mise sur le tapis.
Le Boi, Monseigneur, le chancelier, le duc de Beauvillier et Torcy, et il n'y avoit lors point d'autres ministres d f.tat que ces trois derniers, furent les seuls qui délibérèrent sur cette grande affaire, et M"* de Maintenon avec eux, qui se taisoit par modestie, et que le Boi força de dire son avis, après que tous eurent opiné, excepté lui. Ils furent partagés : deux pour s'en tenir au traité de partage, deux pour accepter le testament..
Saint-Simon ii. Î5
Les premiers soutcnoient que la foi y étoit engagée, qu^il n'y avoit point de comparaison entre Taccroissement de la puissance et d'États unis à la couronne, d'Ëtats contigus et aussi nécessaires que la Lorraine, aussi importants que le Guipuscoa pour ètre«une clef de TEspagne , aussi utiles au commerce que les places de Toscane, Naples et Sicile, et la grandeur particulière d'un fils de France, dont tout au plus loin la première postérité, devenue espagnole par son intérêt et par ne connoître autre chose que l'Espagne, se montreroit aussi jalouse de la puissance de la France que les rois d'Espagne autrichiens; qu'en acceptant le testament, il falloit compter sur une longue et sanglante guerre, par Finjure de la rupture du traité de partage, et par l'intérêt de toute l'Europe à s'opposer à un' colosse tel qu*alloit devenir la France pour un temps, si on lui laissoit recueillir une succession aussi vaste; que la France, épuisée d'une longue suite de guerres, et qui n'avoit pas eu loisir de respirer depuis la paix de Ryswick, étoit hors d^état de s'y exposer; que l'Espagne l'étoit aussi de longue main; qu'en l'acceptant, tout le faix tomboit sur la France, qni, dans l'impuissance de soutenir le poids de tout ce qui s'alloit unir contre elle, auroit encore TEspagne à supporter; que c'étoit un enchaînement dont on n^osoît prévoir les suites, mais qui en gros se montroient telles que tonte la prudence humaine sembloit conseiller de ne 8*y pas commettre ; qu'en se tenant au traité de partage, la France se concilioit toute l'Europe, par cette foi maintenue, et par ce grand exemple de modération, elle qni n'avoit eu toute T Europe sur les bras que par la persuasion, où sa conduite avoit donné crédit, des calomnies semées avec tant de succès qu'elle vouloit tout envahir, et monter peu à peu à la monarchie universelle, tant reprochée autrelbis à la maison d'Autriche, dont Facceptation du testament ne laisseroit plus douter, comme en étant un degré bien avancé; que, se tenant au traité départage, elle s'attireroit la confiance de toute TEurope, dont elle
deviendroit la dicfatrice, ce qa*e11e ne pouvoit espérer de ses armes, et que Fintérieur du royaume, rétabli par une longue paix, augmenté aux dépens de TEspagne, avec la def dû côté le plus jaloux et le plus nu de ce royaume et celle de tout le commerce du Levant, enfin Tarrondissement si nécessaire de la Lorraine, qui réunit les Evéchés, TAlsace et la Franche-Comté, et délivre la Champagne, qui n*a point de frontière, formeroit un Ëtat si puissant qu'il seroit à Tavenir la terreur ou le refuge de tous les autres, et en situation assurée de faire tourner à son gré toutes les affaires générales de FEurope. Torcy ouvrit cet avis, pour balancer et sans conclure, et le due de Beanvi^ lier le soutint puissamment.
Le chancelier, qui pendant toute cette déduction 8*étoit uniquement appliqué à démêler Tindination da Roi, et qui crut Tavoir enfin pénétrée, paria ensuite. Il établit d*abord quMl étoit au choix du Roi de laisser brancher^ une seconde fois la maison d*Autriche, à fort peu de puissance près de ce qu'elle avoit été depuis Philippe II, et 4iont on avoit vivement éprouvé la force et la puissance,' ou de prendre le môme avaiftage pour la sienne; que cet avantage se trouvoit fort supérieur à cdui dont la maison d'Autriche avoit tiré de si grands avantages, par la dilK> rence de la séparation des États des deux branches, qni ne se poiivoiiMit secourir que par des diversions de concert, et qui étoicDt coupés par des États étrangers; que l'une des deux n'avoit ni mer ni conunerce, que sa puissance n'étoit qu'usurpation qui avoit toujours trouvé de la contradiction dans son propre sein, et souvent dés révoltes ouvertes, et dans ce vaste pays d'Allemagne, où les dictes avoient palpité tant qu*elles avoient pu, et où on avoit pu sans messéance fomenter les mécontentements par l'ancienne alliance de la France avec le corps germanique, dont Téloignement de TEspagne ne reccvoit de s(>cours que difficilement, sans compter les