‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 3)Chapitre 27 sur 333 · ORAGE CONTRE CHEYREUSE ET BEAUVILLIER · texte numérisé non relu

ORAGE CONTRE CHEYREUSE ET BEAUVILLIER

valoir à Rome, où on ne pouvoit croire que s'il étoit aussi convaincu qu'il vouloit qu'on le crût des opinions de Messieurs de Paris, M eaux et Chartres, contre celle de Monsieur de Cambray, il ne laîsseroit pas le plus grand protecteur et le plus déclaré de la dernière dans les places [de] son conseil, beaucoup moins dans. celle de gouverneur de ses petits-fils, avec un nombre de subalternes qu'il y ayoit mis, et qui étoient tous dans cette même doctrine; que cette apparence si plausible, soutenue des démarches du cardinal de Bouillon, donnoit un poids à Rome qui embarrassoit le Pape; qu'il en répondroit devant Dieu, s'il laissoit plus longtemps un si grand obstacle, et qu'il étoit temps de le renverser, et de montrer au Pape par cet exemple qu'il n'avoit aucune sorte de ménagement à garder.

Tout jeune que j'étois, je fus assez instruit pour tout craindre. M"' de Maintenon étoit pleine jusqu'à répandre : il lui échappoit des imprudences dans les particuliers; elle en lâchoit à M"* la duchesse de Bourgogne, et quelquefois devant des dames du palais. Elle savoit que la comtesse de Roucy n'avoit jamais pardonné à M. de Beauvillier d'avoir été pour M. d'Ambres contre elle dans un procès où il y alloit de tout pour sa mère et pour elle, et qu'elle gagna. L'orage grondoit; les courtisans s'en aperçurent : les envieux osèrent pour la première fois lever la tète. M"' de Roucy, âpre à la vengeance, et plus encore à faire bassement sa cour à M"*' de Maintenon, ne perdoit point de moments particuliers, et en remportoit toujours quelque chose, et elle en triomphoit assez pour avoir l'imprudence de me le confier, quoique elle n'ignorât pas ma liaison intime, tant la haine a d'aveuglement. Je recueillois tout avec soin ; je le conférois en moi-même avec d'autres connoissances; j'en raisonnois avec Louville, à qui Pompone, ami intime des deux ducs, se déploroit ouvertement et apprenoit tout ce qu'il découvroit. Louville, à ma prière, avoit plus d'une fois parlé à M. de Beauvillier; M. de Pompone, de son côté, ne s'y étoit pas oublié; et tout avoit été inutile. Il

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ignoroit ce dernier et extrême danger; personne n^aToit osé loi en montrer le détail; il ne le Toyoit qu*en gros. Je me résolus donc à le lui faire toucher, et à ne lui rien cacher de tout ce que j^avois découvert et que je viens d'écrire.

J'allai donc le trouver, j'exécutai mon dessein dans toute soo étendue, et j'ajoutai, comme il étoit vrai, que le Roi éloit fort ébranlé. Il m'écouta sans m'interrompre, avec beaucoup d'attention. Après m'avoir remercié avec tendresse, il m'avoua que lui, son beau-frère et leurs femmes a'apercevoient depuis longtemps de rentier changement de M"* de Maintenon, de celui de la cour, et même de Fentralnement du Roi. J'en pris occasion de le presser d'avoir moins d'attachement, au moins en apparence, pour ce qui l'exposoit si fort, de montrer plus de complaisance, et de parler au Roi. Il fut inébranlable : il me répondit sans la moindre émotion qu'à tout ce qu'il lui revenoit de plusieurs côtés, il ne doutoit point qu'il ne fût dans le péril que je venois de lui représenter, mais qu'il n'avoit jamais souhaité aucune place, que Dieu ravoit mis en celles où il étoit, que quand il les lui voudroit ôter, il étoit tout prêt de les lui remettre, qu'il n'y avoit d'attachement que pour le bien qu'il y pourroit faire, que n'en pouvant plus procurer, il seroit plus que content de n'avoir plus de compte à en rendre à Dieu, et de n'avoir plus qu'à le prier dans la retraite, où il n'auroit à penser qu'à son salut, que ses sentiments n'étoient point opiniâtreté, qu il les croyoit bons, et que les pensant tels, il n'avoit qu'à attendre la volonté de Dieu, en paix et avec soumission, et se garder surtout de faire la moindre chose qui pût lui donner du scrupule en mourant. 11 m'embrassa avec tendresse, et je m'en allai si pénétré de ces sentiments si chrétiens, si élevés et si rares, que je n'en ai jamais oublié les paroles, tant elles me frappèrent, et que si je les racontois à cent fois différentes, je crois que je les redirois toutes, et dans le môme arrangement que je les entendis.

48 GRANDE ACTION DE l'ARCHEYÊQUE DE PARIS. {1698]

Cependant l'orage arriva au point de maturité, et en même temps un autre prodige. Les Noailles se servoient bien de Monsieur de Paris pour persuader au Roi par conscience un éclat qui retentît jusqu'à Rome, et d'ôter d'auprès des princes tout mauvais levain ; mais ni le mari ni la femme n'osèrent jamais lui confier leur but : il étoit trop homme de bien, ils le connoissoient, ils auroient iraint de lui égarer la bouche, et Dieu permit qu'il en devînt l'arbitre. Le Roi, poussé par les trois évoques sur le gros de l'aflfaire, et pressé en détail par M"* de Maintenon, qui, serrant la mesure, lui avoit proposé le duc de Noailles pour toutes places du duc de Beauvillier, ne tenoit plus à ce dernier que par un filet d'ancienne estime et d'habitude, qui cependant le retenoit assez pour le peiner. Dans ce tiraillement, il ne put se décider luimême, et voulut consulter un des trois prélats. Qu'il ne choisît pas l'évêque de Chartres, sa défiance sur son attachement personnel à M"** de Maintenon, qui le feroit penser tout comme elle, put aisément l'en détourner; mais Monsieur de Meaux n'avoit pas le même inconvénient à craindre : il étoit accoutumé à lui ouvrir son cœur sur ses pensées de conscience et de son domestique intérieur les plus secrètes. Monsieur de Meaux avoit conservé les entrées et la confiance que lui avoit données sa place de précepteur de Monseigneur; il avoit été le seul témoin des différents combats, et à différentes reprises, qui avoient séparé le Roi deM^'deMontespan; Monsieur de Meaux seul en avoit eu le secret, et y avoit porté tous les coups. Malgré tant d'avances, tant d'habitude, tant d'estime, on ne sait ce qui put l'exclure de la préférence de cette importante consultation, et ce qui la fit donner à celui des trois qui portoit son exclusion naturelle par être frère de celui à qui, si M. de Beauvillier étoit perdu, toute sa dépouille étoit dès lors destinée. Néanmoins, quoique de connoissance plus nouvelle même que Monsieur de Chartres, puisqu'il n'avoit jamais approché du Roi que depuis qu'il étoit archevêque de Paris, ce fut lui que le Roi préféra. Il

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se trouva dans ces temps où Firapression de tout ce qui iTOÎt été dit au Roi pour le faire archevêque de Paris, et tout ce qu'il en avoit remarqué depuis, Favoient puissamment frappé d'une estime qui lui ouvroit le cœur pour tout ce qui regardoit la conscience, qu'il ne répandoit alors plus volontiers que dans son sein. Aucune réflexion sur ce qu'il étoit à M. de Noailles ne le retint : il lui fit sa consultation si entière, qu'elle alla jusqu'à lui dire qu'en cas qu'il se défit de M. de Beauvillier, c'étoit au duc de XoaiUes à qui il s'étoit déterminé de donner toutes ses places.

Si Monsieur de Paris y eût consenti, dans l'instant même la perte de l'un et l'élévation de l'autre étoit déclarée. Mais si la vertu et le détachement de M. de Beauvillier m'avoient pénétré d'admiration et de surprise, celles 4c l'archevêque de Paris furent, s'il se peut, encore plus admirables, puisqu'il y a peut-être moins à faire pour s'abandonner humblement à la chute, et ne s'en vouloir garantir par rien, de peur de s'opposer à la volonté de Dieu, qu'il n'y a à prendre sur soi pour conserver dans les plus grandes places le protecteur de son adversaire, et d'une cause qu'on a si solennellement entrepris de faire condamner, et devenir sciemment l'obstacle de la plus grande fortune d'un frère avec qui on est parfaitement uni et des établissements de sa maison les plus éclatants et les plus solides. C'est là pourtant ce que sans balancer fit l'archevêque de Paris. 11 s'écria sur la pensée du Roi comme passant le but, lui représenta avec force la vertu, la candeur, la droiture de M. de Beauvillier, la sécurité où le Roi devoit être à son égard pour ses petits-fils, le tort extrême que cette chute feroit à sa réputation, attirer dans Rome ' un dangereux blâme à la bonne cause, par celui qu'y encourroient ceux qui seroient si naturellement soupçonnés de l'avoir opérée; il conclut à ôtcr

1. Tel est bien le texte du manuscrit. A la ligne suivante, Suint-Slmon écrit emcourerotent

SAna-SnioN n. 4^

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