‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 3)Chapitre 291 sur 333 · CHOCOLAT DES JÉSUITES · texte numérisé non relu

CHOCOLAT DES JÉSUITES

grandTaute, qui les auroient mis hors d'état de faire la guerre, et par conséquent fort déconcerté TAngleterre, TEmpcreur et toute cette grande alliance qui se bâtlssoit et s'organisoit contre les deux couronnes. Le vendredi H février, c'est-à-dire six jours après Foccupation des places et la détention des vingt-deux bataillons hollandois, Tordre du Roi partit, portant liberté de s'en aller chez euzi avec armes et bagages, dès qu'ils seroient rappelés par les états. Ceux-ci, qui n'espéroient rien moins, reçurent cette nouvelle avec une joie inespérée et des marques de reconnoissance qui servirent de couverture nouvelle encore plus spécieuse de leurs mauvais desseins, et frémissants cependant du danger qu'ils avoient couru, n'en devinrent que plus ardents à la guerre, gouvernés par le roi d'Angleterre, ennemi personnel du Roi, qui avec eux se moqua d'une simplicité si ingénue, et qui retraça à l'Europe celles de Louis XII et de François I*% qui furent si funestes à la . France : celle-ci ne la fut aussi guère moins.

Knfin, l'arrivée de la flottille couronna ce succès : elle étoil riche de plus de soixante millions en or ou argent, et de douze millions de marchandises sans les fraudes et les pacotilles. J'avancerai à cette occasion le récit d'une aventure qui n'arriva que depuis que le roi d'Espagne fut à Madrid. En déchargeant les vaisseaux, il se trouva huit grandes caisses de chocolat dont le dessus étoit : Chocolat pour In Très- Révérend Père général de la Compagnie de Jéiiis. Ces caisses pensèrent rompre les reins aux gens qui les déchargèrent, et qui s'y mirent au double de ce qu'il falloit à les transporter à proportion de leur grandeur. L'exlrèine peine qu'ils y eurent encore avec ce renfort donna curiosité de savoir quelle en pouvoit être la cause. Toutes les caisses arrivées dans les magasins de Cadix, ceux qui les réi^issoient en ouvrirent une entre eux, et n'y trouvèrent que de grandes et grosses billes de chocolat, arrant,ves les unes sur les autres. Ils en prirent une dont la pesanteur les surprit, puis une seconde et une troisième, toujours également pesantes. Ils en rompirent Sai.nt-Immon u. *3

434 PHILIPPE V RECONNU PAR LE SiillElURS. [i7<H]

une, qui résista; mais le chocdat s^éclata, et ayant redoublé, ils trouvèrent que c*étoient toutes billes d*or, rev^ tues d'un doigt d'épais de chocolat tout alentour; car^ après cet essai, ils visitèrent au hasard le reste de It caisse, et après toutes les autres. Ils en donnèrent avis à Madrid, où, malgré le crédit de la Société, on s'en voulut donner le plaisir. On fit avertir les jésuites, mais en vain : ces fins politiques se gardèrent bien de réclamer un chocolat si précieux, et ils aimèrent mieux le perdre que de Tavouer. Ils protestèrent donc d'ipjure qu'ils ne savoient ce que c'étoit, et ils y persévérèrent avec tant de fermeté et d'unanimité que Tor demeura au profit du Roi, qui ne fut pas médiocre, et on en peut juger par le volume de huit grandes caisses de grandes et grosses billes solides d'or; et le chocolat qui les revètissoit^ demeura à ceux qui avoient découvert la galanterie.

Le Danemark reconnut le Roi d*Espagne. Ce. prince fût rencontré à Bordeaux par le connétable de GastUle, venant ambassadeur extraordinaire pour remercier le Roi de Tacceptation du testament. Il s*appeloit don Joseph- Fernandez de Velasco, duc de Prias. 11 fut reçu au Bourgla-Reine par le baron de Breteuil, introducteur des ambassadeurs, qui est un honneur qui de ce règne n*avoit J\ * r été fait à aucun autre qu*au marquis de la Fuente, qui après l'affaire du maréchal d'Estrades et du baron d» Vatteviiie à Londres pour la préséance, vint ambassadeur extraordinaire pour en faire excuse et déclarer en présence de tous les autres ambassadeurs, en audience publique, que l'Espagne ni ses ambassadeurs ne disputeroient jamais la préséance au Roi ni à ses ambassadeurs et la lui céderolent partout. Le connétable de Gastilie parut avec une grande splendeur, et fut extrêmement accueilli et festoyé. Le Roi le distingua extrêmement, et lui fit un pr^ sent très-considérable' à son départ. Il ne fût pas longtemps en France, et il y parut fort magnifique, fort galant et fort poli.

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