‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 3)Chapitre 36 sur 333 · AVENTURE ENTRE CHAROST ET MOI · texte numérisé non relu

AVENTURE ENTRE CHAROST ET MOI

qui ne lui parloîent jamais de quoi que ce soit, que des affaires de leur communion. Par même raison, Charost étoit infatué à Texcès de Monsieur de Cambray et fort aliéné de Monsieur de la Trappe. Nous badinions et plaisantions fort ordinairement ensemble , et de temps en temps il se licencioit avec moi sur Monsieur de la Trappe. Je l'avertis plusieurs fois de laisser ce chapitre, que tout autre je Tabandonnois à tout ce qu'il voudroit dire, et en badinerois avec lui, mais que celui-là étoit plus fort que moi, et que je le conjurois d'épargner ma patience et les sorties que je ne pourrois retenir. Malgré ces avis trèssouvent réitérés, il se mit sur ce chapitre à Marly dans la chambre de M°* de Saint-Simon, où nous avions dîné et où il n'étoit resté que M"*' du Châtelet et de Nogaret avec nous. Je parai d'abord, je le fis souvenir après de ce que je lui avois tant de fois répété; il poussa toujours sa pointe, et de propos en propos, de plaisanterie fort aigre, et où il ne se retenoit plus, il me lâcha, avec un air de mépris pour Monsieur de la Trappe, que c'étoit mon patriarche, devant qui tout autre n'étoit rien. Ce mot enfin combla la mesure : « Il est vrai, répondis-je d'un air animé, que ce l'est, mais vous et moi avons chacun le nôtre, et la différence qu'il y a entre les deux, c'est que le mien n'a jamais été repris de justice. » Il y avoit déjà longtemps que Monsieur de Cambray avoit été condamné à Rome. A ce mot, voilà Charost qui chancelle (nous étions debout), qui veut répondre, et qui balbutie; la gorge s'enfle, les yeux lui sortent de la tête, et la langue de la bouche; M"* de Nogaret s'écrie, M"* du Châtelet saute à sa cravate, qu'elle lui défait et le col de sa chemise, M"* de Saint- Simon court à un pot d'eau, lui en jette et tâche de l'asseoir et de lui en faire avaler. Moi, immobile, je considérois le changement si subit qu'opère un excès de colère et un comble d'infatuation, sans toutefois pouvoir être mécontent de ma réponse. Il fut plus de trois ou quatre Pater à se remettre, puis sa première parole fut que ce n'étoit rien, qu'il étoit bien, et de remercier les dames. Alors je

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lui fis excuse, et le fis souvenir que je le lui avois bien dit. Il voulut répondre, les dames interrompirent; on paria de toute autre chose, et Charost se raccoutra, et s*en alla peu après. Nous n*en fûmes pas un instant moins bien ai moins librement ensemble, et dès la même journée; mais ce que j*y gagnai, c'est qu'il ne se commit jamais l>Ias à quoi que ce soit sur Monsieur de la Trappe. Quand il fut sorti, les dames me grondèrent, et se mirent toutes trois sur moi : je ne fis qu'en rire; pour elles, elles ne pouvoient revenir de Tétonnement et de Tefifroi de ce qu'elles avoient vu, et nous convînmes, pour la chose et pour l'amour de Charost, de n'en parler à personne ; et en effet, qui que ce soit ne l'a su.

Un événement singulier, que le grand-duc manda à Monsieur, surprit extrêmement tout ce qui à Paris et à la cour avoit connu Caretti ^ C'étoit un Italien, qui s'y étoit arrêté longtemps, et qui gagnoit de l'argent en faisant rempirique. Ses remèdes eurent quelques succès. Les médecins, jaloux à leur ordinaire, lui firent toutes sortes de querelles, puis de tours, pour le faire échouer, et s'avanta^'èrent tant qu'ils purent des mauvais succès qui lui arrivoient Les meilleurs remèdes et les plus habiles échouent à bien des maladies, à plus forte raison ces sortes de gens qui donnent le même remède, tout au plus déguisé, à toutes sortes de maux, et qui, à tout hasard, entreprennent les plus désespérés, et des gens à Tagonie à qui les médecins ne peuvent plus rien faire, dans l'espérance que, si ces malades viennent à réchapper, on criera au miracle du remède, et qu'on courra * après eux, et que, s'ils n'y réussissent pas, ils auront une excuse bien légitime par l'extrémité que ces malades ont attendue avant de les appeler. Caretti vécut ainsi assez longtemps, et n'avoit d'autre subsistance que son industrie. 11 avoit de l'esprit, du langage, de la conduite; il réussit assez pour se mettre en quelque réputation. Ca-

1. Le manuscrit porte tantôt Carretti, tantôt Caret, t Saiot-Simon écrit cowterû.

CO CAUETTI. [1698]

derousse, alors fort du monde, et depuis longtemps désespéré de la poitrine, se mit entre ses mains, et guérit parfaitement. Gela le mit sur un grand pied, qui fut soutenu par d'autres fort belles cures.

La plus singulière fut celle de M. de la Feuillade, abandonné solennellement des médecins, qui le signèrent, et que Caretti ne voulut pas entreprendre sans cette formalité. 11 se mouroit d'avoir depuis quelque temps quitté une canule, qu'il portoit depuis une grande blessure qu'il avoit eue autrefois à travers du corps. Caretti le guérit parfaitement et en peu de temps. 11 étoit fort cher pour ces sortes d'entreprises, et faisoit consigner gros.

Enrichi et en honneur, en dépit des médecins,^et avec des amis considérables, il se mit à faire l'homme de qualité, et à se dire de la maison Caretti et héritier de la maison Savoli ; que d'autres héritiers plus puissants que son père lui avoient enlevé cette riche succession et son propre bien, et l'avoient réduit à la misère et au métier qu'il faisoit pour vivre. On se moqua de lui, et ses protecteurs même; personne n'en voulut rien croire : il le maintint toujours, et se trouvant enfin assez à son aise, il dit qu'il s'en alloit tâcher de faire voir qu'il avoit raison, et il obtint de Monsieur une recommandation de sa personne et de ses intérêts pour le grand-duc. 11 fit après quelques voyages à Bruxelles et quelques cures aux Pays- Bas, et repassa ici allant effectivement en Italie. Au bout de quatre ou cinq ans, il gagna son procès à Florence, et le grand-duc manda à Monsieur que sa naissance et son droit avoient été reconnus, qu'il lui avoit été adjugé cent mille livres de rente dans l'État ecclésiastique, et qu'il croyoit que le Pape l'en alloit faire mettre en possession. En effet, cet empirique vécut encore longtemps grand seigneur.

CURIOSITÉS SUR LA MAISON DE ROnAN. b\

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