‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 3)Chapitre 64 sur 333 · ÉCLAT ENTRE LE DUC DE BOUILLON · texte numérisé non relu

ÉCLAT ENTRE LE DUC DE BOUILLON

ayant toujours appartenu aux mêmes qui avoient la terre de la Ferté Arnauld, qui de ce Vendôme tomba par sa sœur aux Ferrières, et de ceux-ci encore par une sœur aux la Fin, Louis XIII Tayant fait acheter à mon père, parce qu'il n'y a que vingt lieues de là à Versailles, il acheta en même temps ce fief dans Chartres qui en est le vidamé, et m'en fit porter le nom, que j'ai fait après porter à mon fils.

Un peu devant le voyage de Compiègne, M. de Bouillon et le duc d'Albret, son fils aîné, se brouillèrent avec éclat. Il y avoit quelque temps que, de l'agrément du père, le fils avoit fait un voyage à Turenne, pour en rapporter le présent qui se faisoit aux fils aînés du seigneur de Turenne, la première fois qu'il y alloit. Le . duc d'Albret y avoit mené des gens d'affaires, qui y trouvèrent un testament du maréchal de Bouillon, portant, à ce qu'ils prétendirent, une substitution dûment faite et insinuée partout où il appartenoit, qui assuroit tout d'aîné en aîné, qui, par conséquent, lioit les mains à M. de Bouillon sur tout avantage à ses cadets, et le mettoit de plus hors d'état de payer ses créanciers personnels, que sur les revenus pendant sa vie. Au retour de M. d'Albret, ce feu couva sous la cendre. On tourna M. de Bouillon ; on n'osoit tout dire : à la fin, on vint au fait, et M. d'Albret porta le testament au lieutenant civil. A quelques semaines de là, M. de Bouillon étant allé à Évreux, son fils y envoya lui signifier un exploit par un huissier à la chaîne, qui sont ceux qui peuvent exploiter indifféremment partout, et que chacun qui veut emploie quand on veut fairerune signification déli-; cate et forte, parce que ceux-là sont toujours fort respectés, et instrumentent avec une grosse chaîne d'or au col, d'où pend une médaille du Roi. Ils sont en même temps huissiers dn conseil, et y servent avec cette chaîne. Cette démarche causa un grand vacarme : M. de Bouillon jeta les hauts cris, fit ses plaintes au Roi, et lui en dit, dans sa colère, tout ce qu'il put de pis, et il exigea de sa plus proche famille et de ses amis de ne point voir le duc

[1698] ET LE DUC d'ALBRET, SON FILS. 99

d'Âlbret. Le Roi s'expliqua assez partialement en faveur de M. de Bouilloù pour mettre toute la cour de son côté, et ce procédé du fils y mit presque tout le monde, indépendamment de Tesprit courtisan. M. d'Albret, assez gaache et assez empêtré de son naturel, n'osa presque plus se montrer, quoique fort soutenu de M. de la Trémoille, son beau-père, et cette affaire le renferma fort dans Fobscurité et dans la mauvaise compagnie, quoique fleût beaucoup d'esprit, et même fort orné, mais avec cela peu agréable.

Un arrêt du parlement de Dijon fit en même [temps] un grand bruit. 11 fit brûler le curé de Seurre, convaincu 4© ^ beaucoup d'abominations ensuite des erreurs de Molinos, et fort des amis de M"' Guyon. Cela vint fort mal à'pro* posée cadence avec la réponse de Monsieur de Cambray aux Éfats (ïoraison de Monsieur de Meaux, qui n'eut rien moins que le succès et l'applaudissement qu'avoit eu ce livre, et qu'il conserva toujours. Monsieur de Paris avoit, quelque temps auparavant, fait une visite aux ducs de Chevreuse et de Beauvillier. Ils avoicnt su la belle action qa1l avoit faite à l'égard du dernier, et qui portoit sur tous les deux. Us se séparèrent donc fort contents de part et d'autre, et ils firent depuis, dans toutes les suites de cette affaire, une grande différence de lui aux deux autres prélats.

I^ duchesse de Richelieu mourut d'une longue, -cruelle «•t bien étrange maladie. On lui trouva tous les os de la l^le cariés jusqu'au col, et tout le reste parfaitement sain. Kûe étoit Acigné, de très-bonne maison de Bretagne, et fort proche parente de ma mère, qui étoit issue de germaine de sa mère, et fort de ses amies. C'est la seule dont M. de Richelieu ait eu des enfants.

La princesse d'Espinoy la mère mourut, la veille ou le même jour, plus Irislcincnt encore. Elle étoit du voyage de Compiègne, et vouloit être de celui de Marly qui le précédoit immédiatement. Allant à Versailles pour se présenter le soir même pour Marly, elle vint à six chevaux chez

100 MORT DE LA PRINCESSE d'ESPINOY; [1698]

M"* de Saint-Simon, dont la porte étoit encore fermée de sa couche, mais qui lui fut ouverte par Tamitié intime d'elle et de ses sœurs avec MM. de Duras et de Lorges, dont j'ai parlé. Quoique elle mît beaucoup de rouge, elle la parut tant* p'artout où on n'en.xnet point, et les veines si grosses, que M"* de Saint-Simon ne put s'empêcher de lui dire qu'elle feroit mieux de se faire saigner que d'aller à Versailles. M"' d'Espinoy répondit qu'elle en avoit été fort tentée par le grand besoin qu'elle s'en sentoit, mais qu'elle n'en avoit pas eu le temps à tout ce qu'elle avoit eu à faire avant Gompiègne, qu'il falloit qu'elle allât à Marly, et que là elle se feroit saigner. Du logis elle alla débarquer tout droit chez M. de Barbezieux, à Versailles : elle entra chez lui en bonne santé, l'instant d'après elle se trouva mal; on ne fit que la jeter sur le lit de Barbezieux, elle étoit morte. On lui trouva la tête noyée de sang. Ce fut une vraie perte pour sa famille et pour ses amis, et elle en avoit beaucoup. G'étoit une femme d'esprit et de grand sens, bonne et aussi vraie et sûre que sa sœur de Soubise étoit fausse, noble, généreuse, bonne et utile amie, accorte, qui aimoit passionnément ses enfants, et qui, excepté ses amis, ne faisoit guère de choses sans vues. Le prince d'Espinoy, qui Tavoit épousée en secondes noces, avoit obtenu un tabouret de grâce par son premier mariage avec une fille du vieux Charost, dont une seule fille, première femme du petit-fils de ce bonhomme.

M"* d'Espinoy étoit demeurée veuve avec deux fils et deux filles. M. d'Espinoy avoit été chevalier de Tordre de la promotion de 1661, et y avoit marché le vingt-neuvième, c'est-à-dire le dix-huitième des gentilshommes, entre le comte de Tonnerre et le maréchal d'Aibret, et n'iniaginoit pas être prince, quoique de grande, ancienne et illustre maison. Il étoit mort en 1679, et n*avoit jamais fait aucune figure. M"* d'Espinoy, fort laide, étoit sœur du duc de Rohan Chabot et de deux beautés, M"* de Sou-

Page 1