CHAPITRE Vin
Cifflpde Compiègne superbe; magnificence inouïe du maréchal de Boufflers. — Dames s'entassent pour Compiègne. — Ducs couplés à Compiègne. — Ambassadeurs prétendent le pour. — Distinction du pour ; logements à la suite du Roi. — Voyage et camp de Compiègne. — Plaisante malice du duc de Lauzun au comte de Tessé. — Spectacle singulier. — Retour de Compiègne.
II n'étoit question que de Compiègne, où soixante mille
iioinmes venoient former un camp. Il en fut en ce genre
comme du mariage de M*' le duc de Bourgogne au sien.
Le Roi témoigna qu'il comptoit que les troupes seroient
belles, et que chacun s'y piqueroit d'émulation ; c'en fut
assez pour exciter une telle émulation qu'on eut après
toot lieu de s'en repentir. Non-seulement il n'y eut rien
de si parfaitement beau que toutes les troupes, et toutes à
tel point qu'on ne sut à quels corps en donner le prix,
mais leurs commandants ajoutèrent à la beauté majestueuse
et guerrière des hommes, des armes, des chevaux, les
parures et la magnificence de la cour; et les officiers
sepuisèrcnt encore par des uniformes qui auroient pu
orner des fêles.
Les colonels, et jusqu'à beaucoup de simples capitaines, eurent des tables abondantes et délicates ; six lieutenants généraux et quatorze maréchaux de camp employés s'y distinguèrent par une grande dépense; mais le maréchal de Boufflers étonna par sa dépense et par l'ordre surprenant d'une abondance et d'une recherche de goût, de magnificence et de politesse, qui dans l'ordinaire de la durée de tout le camp, et à toutes les heures de la nuit et du jour, put apprendre au Hoi môme ce que c'étoit que donner une fêle vraiment magnifique et superbe, et à Monsieur le Prince, dont l'art et le goût y surpassoit tout le monde, ce que c'étoit que l'élégance, le nouveau et Texquis : jamais spectacle si éclatant, si éblouissant, il le faut dire, si effrayant, et en môme temps rien de si Iran-
106 UAGNIFICENCE DE BOUFFLERS. [1698]
quille que lui et toute sa maison dans ce traitement universel, de si sourd que tous les préparatifs, de si coulant de source que le prodige de Texécution, de si simple, de si modeste, de si dégagé de tout soin que ce général, qui néanmoins avoit tout ordonné et ordonnoit sans cesse, tandis qu'il ne paroissoit occupé que des soins du commandement de cette armée. Les tables sans nombre, et toujours neuves, et à tous les moments servies à mesure qu'il se présentoit ou officiers, ou courtisans, ou spectateurs; jusqu'aux bayeurs les plus inconnus, tout étoit retenu, invité et comme forcé par Tattention, la civilité et la promptitude du nombre infini de ses officiers; et pareillement toutes sortes de liqueurs chaudes et froides, et tout ce qui peut être le plus vastement et le plus splendidement compris dans le genre des rafraîchissements : les vins françois, étrangers, ceux de liqueur les plus rares, y étoient comme abandonnés à profusion ; et les mesures étoient si bien prises que l'abondance de gibier et de venaison arrivoit * de tous côtés, et que les mers de Normandie, de Hollande, d'Angleterre, de Bretagne, et jusqu'à la Méditerranée, fournissoient tout ce qu'elles avoient de plus monstrueux et de plus exquis, à jours et point nommés, avec un ordre inimitable, et un nombre de courriers et de petites voitures de poste prodigieux. Enfin jusqu'à Teau, qui fut soupçonnée de se troubler ou de s'épuiser par le grand nombre de bouches, arrivoit de Sainte-Reine, de la Seine et des sources les plus estimées; et il n'est possible d'imaginer rien en aucun genre qui ne fût là sous la main, et pour le dernier survenant de paille comme pour l'homme le plus principal et le plus attendu : des maisons de bois meublées comme les maisons de Paris les plus superbes, et tout en neuf et fait exprès, avec un goût et une galanterie singulière, et des tentes immenses, magnifiques, et dont le nombre pouvoit seul former un camp; les cuisines, les divers lieux, et les divers officiers pour cette suite sans interruption