MARIAGE DU DUC DE CHARTRES
et comme je me trouvai là, je lui demandai où il alloit ainsi si vite et à cette heure-là. Il me répondit d'un air brusque et chagrin qu'il alloit chez le Roi, quiTavoit envoyé quérir. Je ne jugeai pas à propos de raccompagner, et me tournant à mon gouverneur, je lui dis que je conjecturois quelque chose du mariage , et qu'il alloit éclater. 11 m'en avoit depuis quelques jours transpiré quelque chose, et comme je jugeai bien que les scènes seroient fortes, la curiosité me rendit fort attentif et assidu.
M. de Chartres trouva le Roi seul avec Monsieur dans son cabinet, où le jeune prince ne savoit pas devoir trouver Monsieur son père. Le Roi fit des amitiés à M. de Chartres, lui dit qu'il vouloit prendre soin de son établissement, que la guerre allumée de tous côtés lui ôtoit des princesses qui auroient pu lui convenir ; que de princesses du sang il n'y en avoit point de son âge; qu'il ne lui pouvoit mieux témoigner sa tendresse qu'en lui offrant sa fille, dont les deux sœurs avoient épousé deux princes du sang, que cela joindroit en lui la qualité de gendre à celle de neveu , mais que quelque passion qu'il eût de ce mariage , il ne le vouloit point contraindre et lui laissoit làdessus toute liberté. Ce propos, prononcé avec cette majesté effrayante si naturelle au Roi, à un prince timide et dépourvu de réponse, le mit hors de mesure. Il crut se tirer d'un pas si glissant en se rejetant sur Monsieur et Madame, et répondit en balbutiant que le Roi étoit le maître, mais que sa volonté dépendoit de la leur. « Cela est bien à vous, répondit le Roi, mais dès que vous y consenr tez, votre père et votre mère ne s'y opposeront pas ; » et se tournant à Monsieur : « Est-il pas vrai, mon frère? » Monsieur consentit comme il avoit déjà fait seul avec le Roi, qui tout de suite dit qu'il n'étoit donc plus question que de Madame, et qui sur-le-champ l'envoya chercher; et cependant se mit à causer avec Monsieur, qui tous deux ne firent pas semblant de s'apercevoir du trouble et de l'abattement de M. de Chartres.
Madame arriva , à qui d'entrée le Roi dit qu'il comptoit
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bien qu'elle ne voudroit pas s'opposer à une affaire que Monsieur desiroit, et que M. de Chartres y consenloit; que c'étoit son mariage avec M"* de Blois, qu'il avouoit qu'il desiroit avec passion, et ajouta courtement les mêmes choses qu'il venoit de dire à M. le duc de Chartres, le tout d'un air imposant, mais comme hors de doute que Madame pût n'en pas ôtre ravie, quoique plus que certain du contraire. Madame, qui avoit compte sur le refus dont Monsieur son fils lui avoit donné parole, t qu'il lui avoit même tenue autant qu'il avoit pu par sa réponse si embarrassée et si conditionnelle, se trouva prise et muette. Elle lança deux regards furieux à Monsieur et à M. de Chartres, dit que puisqu'ils le vouloient bien, elle n'avoit rien à y dire, fit une courte révérence, et s'en alla chez elle. Monsieur son fils l'y suivit incontinent, auquel, sans donner le moment de lui dire comment la chose s'étoit passée , elle chanta pouille avec un torrent de larmes, et le chassa de chez elle.
Un peu après. Monsieur, sortant de chez le Roi , entra chez elle , et excepté qu'elle ne l'en chassa pas comme son fils, elle ne le ménagea pas davantage ; tellement qu'il sortit de chez elle très-confus, sans avoir eu loisir de lui dire un seul mot. Toute cette scène étoit finie sur les quatre heures de l'après-dînée, et le soir il y avoit appartement , ce qui arrivoit l'hiver trois fois la semaine, les trois autres jours comédie, et le dimanche rien.
Ce qu'on appeloit appartement étoit le concours de toute la cour, depuis sept heures du soir jusqu'à dix que le Roi se mettoit à table, dans le grand appartement, depuis un des salons du bout de la grande galerie jusque vers la tribune de la chapelle. D'abord il y avoit une musique; puiç des tables par toutes les pièces toutes prêtes pour toutes sortes de jeux; un lansquenet où Monseigneur et Monsieur jouoient toujours; un billard : en un mot, liberté entière de faire des parties avec qui on vouloit, et de demander des tables si elle se trouvoient toutes remplies; au delà du billard il y avoit une pièce destinée aux rafraîchissements;