MARÏAGE DU DUC D'ESTRÉES
à la fin du souper. Faute de mieux, quelqu'un lui parla de son fils, aujourd'hui premier président, et le lui loua. Tout de suite il répondit d'un air dédaigneux que son fils avoit trop de trois choses : de bien, d'esprit et de santé ; et il répéta plus d'une fois cette sentence en regardant la compagnie et cherchant un applaudissement que personne n'eut la complaisance de lui donner. Un moment après, il s'en alla comme GhamiUart achevoit de se déshabiller, et laissa chacun dans un étonnement et dans un silence qui ne fut rompu que par des interprétations peu obligeantes. Le premier écuyer et moi nous étions regardés dans le premier instant; ChamlUart nous aperçut, nous demeurâmes, et nous nous en dîmes notre pensée.
Le cardinal d'Estrées fit le mariage du duc d'Estrées, son petit-neveu, qui n'avoit ni père ni mère, avec une fille du duc de Nevers, lequel ne survécut pas ce mariage de huit jours. Le cardinal Mazarin avoit deux sœurs : M"* Martinozzi, qui n'eut que deux filles, l'une mariée au duc de Modène, et mère de la reine d'Angleterre épouse du roi Jacques II, l'autre à M. le prince de Conti, bisaïeule de M. le prince de Conti d'aujourd'hui ; M"' Mancini, qui eut cinq filles et trois fils : les filles furent la duchesse de Vendôme, mère du dernier duc de Vendôme et du grand prieur, dont le père fut cardinal après la mort de sa femme, la comtesse de Soissons, mère du dernier comte de Soissons et du fameux prince Eugène, la connétable Colonne, grand'mère du connétable Colonne d'aujourd'hui, qui toutes deux ont fait tant de bruit dans le monde, la duchesse Mazarin, qui, avec le nom et les armes de Mazzarini Mancini, porta vingt-six millions en mariage au fils du maréchal de la Meilleraye, et qui est morte en Angleterre après y avoir demeuré longues années, et la duchesse de Bouillon, grand'mère du duc de Bouillon d'aujourd'hui. Des trois fils, l'aîné fut tué tout jeune au combat du faubourg Saint-Antoine, en 165SI; il promettoit tout; le cardinal Mazarin l'aimoit tellement qu'il lui confioit, à cet âge, beaucoup de choses importantes et secrètes, pour
176 DDC DE NEVERS. [1707]
le former aux affaires, où il avoit dessein de le pousser. Le troisième, étant au collège des jésuites, fort envié des écoliers par toutes les distinctions qu'il y recevoit, se laissa aller à se mettre à son tour dans une couverture et à se laisser berner ; ils le bernèrent si bien qu'il se cassa la tète à quatorze ans qu'il avoit. Le Roi, qui étoit à Paris, le vint voir au collège; cela fit grand bruit, mais n'empêcha pas le petit Mancini de mourir. Resta seul le second, qui est M. de Nevers dont il s'agit ici.
C'était un Italien très-Italien, de beaucoup d'esprit, facile, extrêmement orné, qui faisoit les plus jolis vers du monde, qui ne lui coûtoientrien, et sur-le-champ, qui en a donné aussi des pièces entières; un homme de la meilleure compagnie du monde, qui ne se soucioit de quoi que ce fût, paresseux, voluptueux, avare à l'excès, qui alloit très-souvent acheter lui-même à la halle et ailleurs ce qu'il vouloit manger, et qui faisoit d'ordinaire son garde-manger de sa chambre. Il voyoit bonne compagnie, dont il étoit recherché; il en voyoit aussi de mauvaise et d'obscure, avec laquelle il se plaisoit, et il étoit en tout extrêmement singulier. G'étoit un grand homme sec, mais bien fait, et dont la physionomie disoit tout ce qu'il étoit.
Son oncle le laissa fort riche et grandement apparenté. Il ne tint qu'à lui de faire une grande fortune à l'ombre de la mémoire du cardinal Mazarin, à laquelle très-longtemps le Roi accorda tout. M. de Nevers fut capitaine des mousquetaires, dont le Roi s'amusoit fort; il eut le régiment d'infanterie du Roi, auquel ce prince s'affectionna toute sa vie, et se l'appropria comme un simple colonel, pour en faire immédiatement tout le détail par lui-même : tout cela, au lieu de conduire M. de Nevers, l'importuna. Il suivit le Roi quelques campagnes : les troupes et la guerre n'étoient pas son fait, ni la cour guère davantage : il quitta ces emplois pour sa paresse et ses plaisirs. Il avoit porté la queue du Roi le lendemain de son sacre, lorsqu'il reçut l'ordre du Saint-Esprit des mains de Simon le Gras,