‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiésChapitre 11 sur 311 · Du Tanaro, affluent du Pô · texte numérisé non relu

Du Tanaro, affluent du Pô

Saint-Simon v, '^

iS MAUVAIS ÉTAT [1706]

garde d'en avoir. On envoya à Vaudemont, qui manda n'avoir point ce chiffre. 11 fallut donc dépêcher un courrier au Roi, qui se trouva Tavoir oublié au fond d'une cassette, be courrier le rapporta, mais quand? Le soir même de la bataille de Turin. Les dépêches déchiffrées à Versailles et rapportées avec le chiffre du Roi contenoient un grand raisonnement du prince Eugène à l'Empereur, précisément le même que celui que M. le duc d'Orléans avoit fait à Marsin. Il se terminoit à déclarer que si ce prince se postoit où il l'avoit si opiniâtrement proposé à Marsin, il éto.it extravagant (c'étoit le terme de la lettre) de tenter ce passage, impraticable de passer le Taner ailleurs, qu'ainsi il se trouveroit réduit à se résoudre à tout sur la perte de Turin, qu'il ne pourroit empêcher après avoir fait tout le possible, et à la supporter sans y ajouter celle de l'armée impériale, inévitable, et par cela même inutile pour sauver Turin, en essayant follement de forcer un passage inattaquable. Telle fut la justification ou plutôt l'éloge de M. le duc d'Orléans par le prince Eugène à l'Empereur, dans une dépêche la plus secrète, que le Roi et son ministre virent de la première main , puisque , faute de chiffre, elle leur avoit été envoyée pour la déchiffrer; tel fut le désespoir que le Roi et son ministre durent ressentir d'avoir donné de si fatales brassières à un prince qui en avoit si peu besoin, et encore de si mauvaises.

Marsin donc n'ayant pu être persuadé, ce fut au duc d'Orléans à céder, peu à peu à s'approcher de Turin et à joindre l'armée du siège. Il y arriva le 28 août au soir. La Feuillade, désormais sous deux maîtres présents, sembloit devoir devenir plus docile; mais devenu si rapidement général en chef, et d'une si importante armée, il ne songea qu'à se conserver l'effective autorité. Il n'avoit besoin que de Marsin, sans lequel il n'ignoroit pas que le prince ne pouvoit rien; avec celui-ci il n'eût pas trouvé son compte; sa fortune ne dépendoit pas de Ghamillart : il n'avoit d'objet que le succès, d'où dépendoit sa gloire, et

fi706] DU SIÈGE DE TURIN. i9

s'il eût été le maître, rien ne Teût détourné de ce double objet. La Feuillade se tourna doue uniquement à se saisir du maréchal, et il prit sur lui un ascendant si fort, qu'à Tordre près, qu'il donnoit après Tavoir reçu du prince, tout le reste demeura visiblement à la Feuillade, au grand malheur de la France.

Le but commun étoit bien de prendre Turin, mais la manière d'y parvenir et les moyens formèrent des contestations sans nombre. M. le duc d'Orléans fut d'abord justement scandalisé que la Feuillade eût changé tout ce qu'il avoit réformé et ordonné à son passage au siège, allant joindre M. de Vendôme. Cela lui parut si essentiel pour le succès, qu'il le fit rétablir, quoique avec douceur et mo- *destie. En effet, avec le chemin couvert pris, il se pouvoit dire qu'il ne trouva aucun progrès au siège. La Feuillade avoit perdu des contre-gardes et d'autres ouvrages qu'il avoit pris, et qui avoient coûté plusieurs ingénieurs et beaucoup de monde. Rien n'avançoit, et de plus on ne savoit par où s'y prendre pour avancer. La Feuillade, devenu de mauvaise humeur de son peu de succès, s'étoit rendu inabordable, et s'étoit acquis une telle haine des officiers généraux et particuliers, qu'ils ne se soucioient plus, pas un, des événements. M. le duc d'Orléans reconnut les postes et les travaux du siège ; il visita les lignes et le terrain par où le prince Eugène pouvoit venir et tenter le secours : il fut mal content de tout ce qu'il remarqua au siège; il trouva les lignes mauvaises, très-imparfaites, très-vastes et très-mal gardées.

Il recevoit cependant des avis de toutes parts que l'armée impériale s'avançoit, résolue de tenter le secours. U voulut marcher à elle, et se saisir des passages de la Doire,. pour y faire à la vérité moins sûrement et moins bien qu'à ceux du Taner, mais mieux au moins que dans des lignes si étendues, si mal faites et si impossibles à garder partout. 11 trouva la même opposition pour la Doire qu'il avoit éprouvée pour le Taner : Marsin prétendit qu'en s'éloignant du siège, on pourroit jeter de la poudre dans

Page 1