‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiésChapitre 135 sur 311 · Pages 60 et suivantes de notre tome III · texte numérisé non relu

Pages 60 et suivantes de notre tome III

Le Roi fit à Vaudemont les honneurs de Marly comme il s'étoit plu à les faire à la princesse des Ursins. Il avoit affaire à un homme qui savoit répondre, s'exclamer, admirer, tantôt grossièrement, tantôt avec délicatesse, par un même artifice. Il ordonna au premier écuyer une calèche et des relais, pour que Vaudemont le suivît à la chasse, et de Fy accompagner; il arrêta souvent sa calèche à la sienne pendant les chasses : en un mot, ce fut un second tome de M"* des Ursins. Tout cela étoit beau, mais il en falloit faire usage pour le rang et pour les biens.

M"* de Lislebonne avoit Tesprit habile, et tout tourné pour faire un grand personnage dans sa maison si elle eût vécu au temps de la Ligue. Sa fille aînée, avec un air tranquille et indifférent au dehors, avec beaucoup de politesse, mais choisie et mesurée, et avec les pensées les plus hautes, les plus vastes, et tout le discernement et la connoissance nécessaire pour ne les rendre pas châteaux en Espagne, avoit naturellement une grande hauteur, de la droiture, savoit aimer et haïr, moins de manège que de ménagements et de suite infatigable, avec beaucoup d'esprit, sans bassesse, sans souplesse, mais maîtresse d'elle-même pour se rabaisser quand il étoit à propos, et assez d'esprit pour le faire même avec dignité, et en faire sentir le prix à ceux dont eUe avoit besoin, sans les blesser, et se les rendre favorables.

Sa sœur, avec peu d'esprit, souple et assez souvent basse, non faute de cœur et de hauteur, mais d'esprit, l'avoit tout tourné au manège, avec iine politesse moins ménagée que sa sœur, et un air de bonté qui faisoit aisément des dupes. Elle savoit servir et s'attacher des amis.

Leur vertu et leur figure étoient d'ailleurs imposantes : l'aînée, très-simplement mise et sans beauté, inspiroit du respect; la cadette, belle et gracieuse, attiroit : toutes deux fort grandes et fort bien faites; mais, à qui avoit du nez, l'odeur de la Ligue leur sortoit par les pores ; toutes deux

point méchantes pour Têlre, et se conduisant au contraire de manière à en ôter le soupçon, mais, lorsqu'il y alloit de leurs vues et de leur intérêt, terribles.

Outre ces dispositions naturelles, elles en avoient bien appris de deux personnes avec lesquelles elles furent intimement unies, les deux de la cour les plus propres à instruire par leur expérience et leur genre d*esprit. M"* de Lislebonne et le chevalier de Lorraine étoient de toute leur vie tellement un, qu'on ne doutoit pas qu'ils ne fussent mariés. On a vu en son lieu quel homme étoit le chevalier de Lorraine. 11 étoit, par conséquent, dans la même union avec M"* d'Espinoy. C'est ce qui les avoit si fort liées avec le maréchal de Villeroy, l'ami intime et très-humble du chevalier de Lorraine, et c'étoit par le maréchal de Villeroy que le Roi, si jaloux de tout ce qui approchoit Monseigneur, non-seulement n'en avoit point conçu* contre ces deux sœurs, mais avoit pris confiance en elles, étoit bien aise de ce commerce si intime de son fils avec elles, et leur marquoit en tout une considération si- distinguée, qui dura la même après la mort de Monseigneur; d'où il faut conclure que les deux sœiirs, au moins la cadette, firent toute leur vie auprès de Monseigneur le même personnage secret à l'égard du Roi que le chevalier de Lorraine se trouva si bien toute sa vie de faire auprès de Monsieur, qu'il gouverna toujours. C'étoit un exemple qu'il étoit à portée de leur confier, et elles de suivre, et dont le maréchal de Villeroy put être aussi quelquefois le canal.

11 les avoit mises de même dans la confiance de M"* de Maintenon, dont j'avancerai ici un trait étrange qui n'arriva que depuis, que je sus le lendemain du jour qu'il fut découvert, et qui montrera combien avant étoit cette confiance. M"* la duchesse de Bourgogne s'étoit acquis une telle familiarité avec le Roi et avec M"* de Maintenon, que tout en leur présence elle furetoit leurs papiers,

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