‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiésChapitre 136 sur 311 · DÉCOUVERTE DE LA DUCHESSE DE BOURGOGNE · texte numérisé non relu

DÉCOUVERTE DE LA DUCHESSE DE BOURGOGNE

les lisoit, et ouvroit jusqu*à leurs lettres. Gela s'étoit tourné en badînage et en habitude. Un jour, étant chez M"* de Maintenon, le Roi n'y étant pas, elle se mit à paperasser sur un bureau, tout debout, à quelques pas d'où M"* de Maintenon étoit assise, qui lui cria plus sérieusement qu'à l'ordinaire de laisser là ses papiers. Cela même aiguisa la curiosité de la princesse, qui toujours bouffonnaifit, mais allant son train, trouva une lettre ouverte, mais ployée entre les papiers, où elle vit son nom. Surprise, elle lut une demi-ligne, tourna le feuillet, et vit la signature de M"* d'Espinoy. A cette demi-ligne, et plus encore à la signature, elle rougit et devint interdite. M"* de Maintenon, qui la voyoit faire, et qui apparemment ne l'en empèchoit pas, comme elle Fauroit pu si absolument elle l'eût voulu, ne fut pas apparemment fâchée de la découverte. « Qu'avez-vous donc, mignonne? lui dit-elle, et comme vous voilà! Qu'avez-vous donc vu? » Voilà la princesse encore plus embarrassée. Comme elle ne répondoit point. M"* de Maintenon se leva, et s'approcha d'elle comme pour voir ce. qu'elle avoit trouvé. Alors la princesse lui montra la signature. M"* de Maintenon lui dit : « Hé bien! c'est une lettre que M"* d'Espinoy m'écrit. Voilà ce que c'est que d'être si curieuse ; on trouve quelquefois ce qu'on ne voudroit pas ; » puis prenant'un autre ton : « Puisque vous l'avez vue. Madame, ajouta-t-elle, voyez-là toute entière, et si vous êtes sage, profitez-en ; » et la força de la lire d'un bout à l'autre. C'étoit un compte que M"* d'Espinoy rendoit à M" de Maintenon des quatre ou cinq dernières journées de M"** la duchesse de Bourgogne, mol à mot, lieu par lieu, heure par heure, aussi exact que si elle, qui n'en approchoit guère, ne Teùt pas quittée de vue, dans lequel il étoit fort question de Nangis et de beaucoup de manèges. et d'imprudences. Tout y étoit nommé, et ce qui est plus surprenant qu'une telle instruction même, c'étoit de signer une lettre de cette nature, et pour M"* de Maintenon de ne l'avoir pas brûlée sur-le-champ, ou du moins

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enfermée. La pauvre princesse pensa s*évanouir et dtevint de toutes les couleurs. M"* de Main tenon lui &t une forte vespérie*, lui fit voir que ce qu'elle croyoit caché étoit vu par toute la cour; elle lui en fit sentir les conséquences. Sans doute qu'elle lui en dit bien davantage, mais M"* de Maintenon lui avoua que lorsqu'elle lui avoit parlé plusieurs fois, c'étoit par science, et qu'il étoit vrai que M"* d'Espinoy et d'autres encore étoient chargées par elle de suivre secrètement sa conduite, et de lui en rendre un compte exact et fréquent.

Au partir d'un lieu si fâcheux, la princesse n'eut rien de plus pressé que de gagner son cabinet, et que d'y appeler M"* de Nogaret, qu'elle appeloit toujours sa petite bonne et son puits, et de lui compter toute sa déconvenue, fondant en larmes, et dans la furie contre M** d'Espinoy qu'il est aisé d'imaginer. M"* de Nogaret la laissa s'exhaler, puis lui remontra ce qu'elle jugea à propos sur le fond de la lettre, mais surtout elle lui conseilla trèsfortement de se garder sur toutes choses de rien marquer sur M""* d'Espinoy, et lui représenta qu'elle se perdroit si elle lui témoignoit moins de familiarité et de considération qu'à l'ordinaire. Le conseil étoit infiniment salutaire, mais difficile à pratiquer. Cependant M""* la duchesse de Bourgogne, qui avoit confiance en l'esprit et en la science du monde et de la cour de M"* de Nogaret, en quoi elle avoit grande raison, la crut, et se conduisit toujours avec M"* d'Espinoy de même qu'auparavant, en sorte qu'elle n'a jamais pu être soupçonnée d'en avoir été découverte. Le lendemain M"* de Nogaret, avec qui nous étions intimement M"* de Saint-Simon et moi, nous le conta à tous deux précisément comme je viens de l'écrire.

Ce trait honteux et afTreux, surtout pour une personne de cet état et de cette naissance, montre à découvert jusqu'à quel point, et par quels intimes endroits les deux

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